lundi 7 juillet 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/6



DES RELIQUES ET DES HOMMES

Objets de culte
ou

culte des objets ?

À LIRE EN PREMIER
Dans son texte, Calvin fait allusion à deux pièces de tissu distinctes : le suaire de Véronique, le linceul du Christ. Dans l
es deux cas il s’agit d’empreintes corporelles qu’aurait laissées Jésus sur un tissu : son visage sur le suaire, son corps entier sur le linceul, improprement appelé Saint-Suaire, comme le montre la définition d'un suaire proprement dit :

«
Pièce d'étoffe (de la dimension d'un mouchoir) qui servait à éponger la sueur [latin sudare = suer] du visage; par extension, voile dont on recouvrait la tête et le visage des morts. » (Trésor de la Langue Française informatisé).

Dans le cas du tissu nommé par Calvin « suaire de la Véronique », il s’agit donc bien d’un suaire.


Le suaire de
Véronique est partagé entre deux traditions différentes : l’une latine (catholique), l’autre grecque (orthodoxe).

Ceci étant, Véronique est sainte dans les deux traditions.


D’après la tradition latine, une femme aurait de son voile essuyé le visage de Jésus à la sixième station de sa montée au Golgotha. Le tissu aurait alors « miraculeusement » conservé l’empreinte du visage du supplicié à travers les siècles.

C’est ainsi que la femme au geste secourable aurait reçu le nom de Véronique, un surnom en somme, (latin : vera icona
= la véritable image), tandis que le tissu devenait : le Voile de Véronique, alias la Sainte Face, alias le Saint-Suaire. Cette dernière appellation étant pertinente quand il s’agit du linge avec lequel Jésus aurait essuyé son visage comme nous l’avons souligné plus haut.

Considérée comme la première photographe
(sic) de l'histoire à cause de l’empreinte du visage recueillie sur un support matériel, Véronique est Patronne des photographes et se fête le 4 février.

Selon la tradition grecque, Jésus aurait reproduit lui-même ses propres traits en essuyant son visage sur un tissu de lin (mandylion), qu’il aurait envoyé à Abgar V, roi arabe d’Édesse (Mésopotamie), à sa demande. Une commande en quelque sorte. D’où le nom : Image d’Édesse, alias Sainte-Face, alias Sauveur Acheiropoietos (qui n’est pas fait de la main de l’homme).

La liturgie orthodoxe fête le 16 août l’anniversaire de la translation de cette relique à Constantinople. Celle-ci aurait disparu lors de la quatrième croisade en 1204, peut-être au cours du pillage de la ville par les croisés latins.

En fait,
ces deux traditions tardives attestées à partir du Ve s. pour la première, du VIe s. pour la seconde n’ont aucun fondement biblique ou historique.

Dans le cas du « suaire auquel le corps fut enveloppé », comme l’exprime Calvin, il s’agit du linceul, le sindon, car le tissu aurait donc enveloppé non seulement le visage mais la totalité du corps de Jésus comme l’atteste l'Évangile de :
Marc, 15, 46 :
«
Après avoir acheté un linceul, Joseph [d'Arimathée, un disciple fortuné] descendit Jésus de la croix et l'enroula dans le linceul. »
Description identique dans : Matthieu, 27, 59
; Luc, 23, 50-56 ; Jean, 19, 38-42.

Dans l’isla
m comme dans le judaïsme, on envelope le défunt d’un linceul.

Sindon a donné sindologie, sindologue, car des recherches concernant de nombreux domaines, y compris la médecine nucléaire, sont consacrées à cette pièce de lin de 4,36 m de long sur 1,10 m, appelée communément le Suaire de Turin, parce que arrivée à Turin, en Italie, en 1578 et conservée en la cathédrale Saint-Jean-Baptiste.

Témoin de la véracité des récits évangéliques pour les uns, contrefaçon fabriquée de toutes pièces au Moyen Âge pour les autres, vraie ou fausse cette relique montre, en termes photographiques, l'image négative d'un homme présentant des traces correspondant à une crucifixion.
Ce que peuvent constater les centaines de milliers de fervents pèlerins lors de chaque ostension du linceul.
La dernière ostension eut lieu en 2000, la prochaine, autorisée par Benoît XVI, aura lieu au printemps 2010.

Depuis une trentaine d’années, les controverses à propos du linceul de Turin, inaugurées dès le Moyen Âge, ont repris de plus belle tant chez des croyants que chez certains scientifiques, qui se sont emparés de « l’énigme ». Car énigme il y a. En effet, même si l’examen au carbone 14 effectué en 1988 avance que le tissu lui-même aurait été fabriqué au XIIIe s., personne n’a encore trouvé d’explication sur la façon dont s’est formée l’empreinte du corps de Jésus puisque les recherches ne concluent pas à une peinture.

Alors ? L’image du crucifié serait-elle due à un flash résultant d’une réaction nucléaire produite par la Résurrection, comme certains le suggèrent ? Une photographie en somme. La boucle serait ainsi
« merveilleusement » bouclée. N’est-ce pas une photographie du linceul prise en 1898 par un Turinois, Secondo Pio, qui révéla l’icône sacrée, difficilement perceptible à l’œil nu.

« J’ai deux craintes. La première, c’est que l’on parvienne à démontrer que le Suaire n’a pas enveloppé le Christ. Je serais déçu… La seconde, c’est que l’on réussisse à expliquer rationnellement son authenticité, et donc la Résurrection. Parce que alors nous ne serions plus des hommes, créés par Dieu avec la liberté de croire ou de ne pas croire ! » (Jacques de Courtivron, cité par Gérard Desmedt dans l'hebdomadaire La Vie, 30 avril 1998).

Poursuivant son « désenchantement du monde », ce que beaucoup reprochent au calvinisme, Calvin fait évidemment litière du suaire et du linceul, en tant que relique pour ce dernier.

Mais avant
de redonner la parole au réformateur, restons encore un peu dans le domaine enchanté avec cet extrait d’une méditation de la religieuse mystique allemande, Catherine Emmerich (1774-1824), sur le geste de Véronique (Séraphia pour la religieuse).

« Elle [Séraphia/Véronique] s'avança voilée dans la rue : un linge était suspendu sur ses épaules : la petite fille, âgée d'environ neuf ans, se tenait près d'elle et cacha, à l'approche du cortège, le vase plein de vin. Ceux qui marchaient en avant voulurent la repousser, mais, exaltée par l'amour et la compassion, elle se fraya un passage avec l'enfant qui se tenait à sa robe, traversa la populace, les soldats et les archers, parvint à Jésus, tomba à genoux et lui présenta le linge qu'elle déploya devant lui en disant : “ Permettez-moi d'essuyer la face de mon Seigneur ”. Jésus prit le linge de la main gauche, l'appliqua contre son visage ensanglanté, puis le rapprochant de la main droite qui tenait le bout de la croix, il pressa ce linge entre ses deux mains et le rendit avec un remerciement. Séraphia le mit sous son manteau après l'avoir baisé et se releva. La jeune fille leva timidement le vase de vin vers Jésus, mais les soldats et les archers ne souffrirent pas qu'il s'y désaltérât. La hardiesse et la promptitude de cette action avaient excité un mouvement dans le peuple, ce qui avait arrêté le cortège pendant près de deux minutes et avait permis à Véronique de présenter le suaire. Les Pharisiens et les archers, irrités de cette pause, et surtout de cet hommage public rendu au Sauveur, se mirent à frapper et à maltraiter Jésus, pendant que Véronique rentrait en hâte dans sa maison. À peine était-elle rentrée dans sa chambre, qu'elle étendit le suaire sur la table placée devant elle et tomba sans connaissance : la petite fille s'agenouilla près d'elle en sanglotant. Un ami qui venait la voir, la trouva ainsi près du linge déployé où la face ensanglantée de Jésus s'était empreinte d'une façon merveilleuse, mais effrayante. Il fut très frappé de ce spectacle, la fit revenir à elle et lui montra le suaire devant lequel elle se mit à genoux en pleurant et en s'écriant : “ Maintenant, je veux tout quitter car le Seigneur m'a donné un souvenir ”. Ce suaire était de laine fine, trois fois plus long que large ; on le portait habituellement autour du cou : quelquefois on en avait un second qui pendait sur l'épaule. C'était l'usage d'aller avec un pareil suaire au-devant des gens affligés, fatigués ou malades, et de leur en essuyer je visage en signe de deuil et de compassion. Véronique garda toujours le suaire pendu au chevet de son lit. Après sa mort, il revint par les saintes femmes à la sainte Vierge, puis à l'Église par les apôtres. » (La Douloureuse Passion
de Notre Seigneur Jésus-Christ. 

D'après les méditations 
D'Anne Catherine Emmerichn écrite par
 Clémens Brentano d’après les visions de Anne Catherine Emmerich. Traduction de l'abbé de Cazales).


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)



« Il est temps de traiter du suaire [Jean 20, 7. Voir note en supra], auquel ils ont encore mieux montré tant leur impudence que leur sottise. Car, outre le suaire de la Véronique [voir note en infra], qui se montre à Rome, à Saint-Pierre, et le couvre-chef que la Vierge Marie, comme ils disent, mit sur les parties honteuses de notre Seigneur, qui se montre à Saint-Jean de Latran, lequel aussi bien est derechef aux augustins [religieux observant la règle de saint Augustin] de Carcassonne ; item, le suaire qui fut mis sur sa tête au sépulcre, qui se montre là même ; il y a une demi-douzaine de villes, pour le moins, qui se vantent d'avoir le suaire de la sépulture tout entier : comme Nice, celui qui a été transporté là de Chambéry ; item Aix en Allemagne ; item le Trect ; item Besançon ; item Cadouin, en Limousin ; item une ville de Lorraine, assise au port d'Aussois ; sans les pièces qui en sont dispersées d'un côté et d'autre, comme à Saint-Salvador en Espagne, et aux Augustins d'Albi. Je laisse encore un suaire entier qui est à Rome, en un monastère de femmes, pource que le Pape a défendu de le montrer solennellement [peut-être Clément VII, en 1390, exigeant du célébrant qu’il déclare lors de toute ostension qu’il ne s’agit pas du vrai suaire]. Je vous prie, le monde n'a-t-il pas été bien enragé, de trotter cent ou six vingt lieues loin, avec gros frais et grand'peine, pour voir un drapeau [linge] duquel il ne pouvait nullement être assuré, mais plutôt était contraint d'en douter ? Car quiconque estime le suaire être en un certain lieu, il fait faussaires tous les autres qui se vantent de l'avoir ; comme, pour exemple, celui qui croit que le drapeau de Chambéry soit le vrai suaire, cettui-là [celui-là] condamne ceux de Besançon, d'Aix, de Cadouin du Trect et de Rome, comme menteurs, et font méchamment idolâtrer le peuple en le séduisant et lui faisant accroire qu'un drapeau profane est le linceul où fut enveloppé son Rédempteur.

Venons maintenant à l'Évangile, car ce serait peu de chose qu'ils se démentissent l'un l'autre ; mais le Saint-Esprit leur contredisant à tous, les rend tous ensemble confondus, autant les uns que les autres. Pour le premier, c'est merveille que les évangélistes ne font nulle mention de cette Véronique, laquelle torcha [essuya] la face de Jésus-Christ d'un couvre-chef ; vu qu'ils parlent de toutes les femmes, lesquelles l'accompagnèrent à la croix [Matthieu, 27,55]. C'était bien une chose notable et digne d'être mise en registre que la face de Jésus-Christ eût été miraculeusement imprimée en un linceul.

Au contraire, il semble avis que cela n'emporte [n’importe] pas beaucoup, de dire que certaines femmes aient accompagné Jésus-Christ à la croix, sans qu'il leur soit advenu aucun miracle. Comment est-ce donc que les évangélistes racontent de choses menues et de légère importance, se taisant des principales ? Certes, si un tel miracle avait été fait, comme on fait accroire, il nous faudrait accuser le Saint-Esprit d'oubliance ou d'indiscrétion, qu'il n'aurait su prudemment élire ce qui était le plus expédient de raconter. Cela est pour leur Véronique, afin qu'on connaisse combien c'est un mensonge évident, de ce qu'ils en veulent persuader.

Quant est du suaire auquel le corps fut enveloppé, je leur fais une semblable demande. Les évangélistes récitent diligemment les miracles qui furent faits à la mort de Jésus-Christ, et ne laissent rien de ce qui appartient à l'histoire. Comment est-ce que cela leur est échappé de ne sonner [dire] mot d'un miracle tant excellent ? C'est que l'effigie du corps de notre Seigneur Jésus était demeurée au linceul auquel il fut enseveli. Cela valait autant d'être dit comme plusieurs autres choses. Même saint Jean déclare comment saint Pierre, étant entré au sépulcre, vit les linges de la sépulture, l'un d'un côté, l'autre d'autre. Que il y eût aucune portraiture miraculeuse, il n'en parle point. Et n'est pas à présumer qu'il eût supprimé une telle œuvre de Dieu, s'il en eût été quelque chose. Il y a encore un autre doute à objecter : c'est que les évangélistes ne parlent point que nul des disciples, ni des femmes fidèles, aient transporté les linceuls, dont il est question, hors du sépulcre ; mais plutôt ils donnent à connaître qu'ils les ont là laissés, combien qu'ils ne l'expriment pas.

Or, le sépulcre était gardé des gendarmes, qui eurent depuis le linceul en leur puissance. Est-il à présumer qu'ils le baillassent à quelque fidèle pour en faire des reliques, vu que les Pharisiens [l’une des écoles philosophiques constituant au temps de Jésus l’essentiel des dirigeants religieux laïques du peuple juif] les avaient corrompus pour se parjurer, disant que les disciples avaient dérobé le corps ? [Matthieu 28, 13] Je laisse à les rédarguer [accuser] de fausseté par la vue même des portraitures qu'ils en montrent, car il est facile à voir que ce sont peintures faites de main d'homme. Et ne me peux assez ébahir, premièrement comment ils ont été si lourdauds de ne point avoir meilleure astuce pour tromper ; et encore plus comment le monde a été si niais de se laisser ainsi éblouir les yeux, pour ne voir point une chose tant évidente. Qui plus est, ils ont bien montré qu'ils avaient les peintres à commandement.

Car quand un suaire a été brûlé, il s'en est toujours trouvé un nouveau de lendemain. On disait bien que c'était celui-là même qui avait été auparavant, lequel s'était par miracle sauvé du feu ; mais la peinture était si fraîche que le mentir n'y valait rien, s'il y eût eu des yeux pour regarder. Il y a, pour faire fin, une raison péremptoire, par laquelle ils sont du tout convaincus de leur impudence. Partout où ils se disent avoir le saint suaire, ils montrent un grand linceul qui couvrait tout le corps avec la tête, et voit-on là l'effigie d'un corps tout d'un tenant.

Or, l'évangéliste saint Jean dit que Jésus-Christ fut enseveli à la façon des Juifs. Or quelle était cette façon, non seulement on le peut entendre par la coutume que les Juifs [Jean, 19, 40] observent encore aujourd'hui, mais aussi par leurs livres qui montrent l'usage ancien : c'est d'envelopper à part le corps jusques aux épaules, puis envelopper la tête dedans un couvre-chef, le liant à quatre coins. Ce que aussi l'évangéliste exprime, quand il dit que saint Pierre vit les linges d'un côté, où le corps avait été enveloppé, et d'un autre côté le suaire, qui avait été posé sur la tête. Car telle est la signification de ce mot de suaire, de le prendre pour un mouchoir ou couvre-chef, et non pas pour un grand linceul qui serve à envelopper le corps.

Pour conclure brièvement, il faut que l’évangéliste saint Jean soit menteur, ou bien que tous ceux qui se vantent d'avoir le saint suaire soient convaincus de faussetés et qu'on voie apertement [clairement] qu'ils ont séduit le pauvre peuple par une impudence trop extrême.

Ce ne serait jamais fait, si je voulais poursuivre par le menu toutes les moqueries dont ils usent. On montre à Rome, à Saint-Jean de Latran, le rameau qui fut mis en la main de Jésus-Christ, au lieu d'un sceptre, quand on le battait, par moquerie, en la maison de Pilate [Matthieu, 27, 29-30].

Là même, en l'église Sainte-Croix, on montre l'éponge avec laquelle on lui mit en la bouche le fiel et la myrrhe [Matthieu, 27, 34]. Je vous prie, où est-ce qu'on les a recouvrés [découverts] ? C'étaient les infidèles qui les avaient entre leurs mains. Les ont-ils délivrés aux apôtres, pour en faire des reliques ? Les ont-ils eux-mêmes enserrés [enfermés], pour les conserver au temps à venir ? Quel sacrilège est-ce d'abuser ainsi du nom de Jésus-Christ pour couvrir des fables tant froidement forgées ?

Autant en est-il des deniers que Judas reçut pour avoir trahi notre Seigneur. Il est dit en l'Évangile qu'il les rendit à la synagogue des Pharisiens et qu'on en acheta un champ pour ensevelir les étrangers. Qui est-ce qui a retiré ces deniers-là de la main du marchand ? Si on dit que ce ont été les disciples, cela est par trop ridicule, il faut chercher une meilleure couleur [raison]. Si on dit que cela s'est fait longtemps après, encore y a-t-il moins d'apparence, vu que l'argent pouvait être passé par beaucoup de mains. Il faudrait donc montrer, ou que le marchand qui vendit sa possession aux Pharisiens pour faire un cimetière l'eût fait pour acheter les deniers, afin d'en faire des reliques, ou bien qu'il les a revendus aux fidèles. Or, de cela, il n'en fut jamais nouvelle en l'Église ancienne.

C'est une semblable fourbe [tromperie] des degrés du prétoire de Pilate [Jean, 19, 9] qui sont à Saint-Jean de Latran, à Rome, avec des trous, où ils disent que des gouttes de sang tombèrent du corps de notre Seigneur.

Item, là même, en l'église Sainte-Praxède, la colonne à laquelle il fut attaché quand on le fouetta ; et en l'église Sainte-Croix, trois autres, à Pentour desquelles il fut promené, allant à la mort. De toutes ces colonnes. Je ne sais où ils les ont songées. Tant y a qu'ils les ont imaginées à leur propre fantaisie. Car en toute l'histoire de l'Évangile nous n'en lisons rien. Il est bien dit que Jésus-Christ fut flagellé [Matthieu, 27, 26] ; mais qu'il fut attaché à un pilier, cela est de leur glose. On voit donc qu'ils n'ont tâché à autre chose, sinon d'amasser comme une mer de mensonges. En quoi ils se sont donné une telle licence, qu'ils n'ont point eu honte de feindre une relique de la queue de l'âne sur lequel notre Seigneur fut porté. Car ils la montrent à Gênes. Mais il ne nous faut pas étonner autant de leur impudence que de la sottise et stupidité du monde qui a reçu avec dévotion une telle moquerie.

Quelqu'un pourrait ici objecter qu'il n'est pas vraisemblable qu'on montre tous les reliquaires que nous avons déjà nommés si authentiquement que on ne puisse quand et quand alléguer dont [d’où] ils viennent, et de quelle main on les a eus. À cela je pourrais répondre en un mot, qu'en mensonges tant évidents, il n'est pas possible de prétendre aucune vérisimilitude [vraisemblance]. Car quelque chose qu'ils s'arment du nom de Constantin [Voir : Des reliques et des hommes/1], ou du roi Loys [Louis IX ou saint Louis (1214-1270)] , ou de quelque pape, tout cela ne fait rien pour approuver que Jésus-Christ ait été sacrifié avec quatorze clous, ou qu'on eût employé une haie toute entière à lui faire sa couronne d'épines ; ou qu'un fer de lance en ait enfanté depuis trois autres ; ou que son saye [vêtement] se soit multiplié en trois, et ait changé de façon pour devenir une chasuble ;ou que d'un suaire seul il en soit sorti une couvée, comme des poussins d'une poule ; et que Jésus-Christ ait été enseveli tout autrement que l'Évangile ne porte.

Si je montrais une masse de plomb et que je disse : “ ce billon d'or m'a été donné par un tel prince ”, on m'estimerait un fol insensé, et pour mon dire le plomb ne changerait pas sa couleur ni sa nature pour être transmué en or. Ainsi, quand on nous dit : “ Voilà que Godefroy de Bouillon [1061-1100. Croisé de la première Croisade. Avoué du Saint Sépulcre, il organisa le royaume de Jérusalem] a envoyé par-deçà, après avoir conquis le pays de Judée ” [sous domination musulmane], et que la raison nous montre que ce n'est que mensonge, nous faut-il laisser abuser de paroles, pour ne point regarder ce que nous voyons à l'œil ?

Mais encore, afin qu'on sache combien il est sûr de se fier à tout ce qu'ils disent pour l'approbation de leurs reliques, il est à noter que les principales reliques, et les plus authentiques qui soient à Rome, y ont été apportées comme ils disent, par Tite
et Vespasien [empereurs romains. Tite : Titus en latin (v. 40-81). Il acheva la guerre contre les Juifs commencée par Vespasien (9-79), son père, et fit détruire le second Temple de Jérusalem en 70. Parmi les captifs qu’il emmena à Rome se trouvait la sœur du dernier roi de Judée, Bérénice, dont il s’éprit. Cette histoire inspirera Jean Racine dans une pièce de théâtre qui portera le nom de l’héroïne].

Or, c'est une bourde [erreur] aussi chaude, comme si on disait que le Turc fût allé à Jérusalem pour quérir la vraie croix, afin de la mettre à Constantinople. Vespasien, devant qu'il fût empereur, conquêta et détruisit une partie de Judée : depuis, lui étant venu à l'empire, son fils Tite [voir en supra], lequel il avait laissé pour son lieutenant, prit la ville de Jérusalem. Or, c'étaient païens, auxquels il chalait [importait] autant de Jésus-Christ que de celui qui n'eût jamais été. Ainsi on peut juger s'ils n'ont pas osé mentir aussi franchement, en alléguant [invoquant] Godefroy de Bouillon ou saint Loys, comme ils ont allégué Vespasien.

Davantage, qu'on pense quel jugement a eu tant le roi que on appelle saint Loys, que ses semblables. Il y avait bien une dévotion et zèle tel que d'augmenter la chrétienté ; mais si on leur eût montré des crottes de chèvres et qu'on leur eût dit “ voilà des patenôtres de notre Dame ”, ils les eussent apportées en leurs navires par-deçà, pour les colloquer [disposer] honorablement en quelque lieu. Et de fait, ils ont consumé leur corps et leur bien, et une bonne partie de la substance de leur pays, pour rapporter un tas de menues folies dont on les avait embabouinés [bernés], pensant que ce fussent les joyaux les plus précieux du monde. Pour donner encore plus amplement à connaître ce qui en est, il est à noter qu'en toute la Grèce, l'Asie Mineure et la Mauritanie, que nous appelons aujourd'hui en vulgaire le pays des Indes, on montre avec grande assurance toutes ces antiquailles, que les pauvres idolâtres pensent avoir alentour de nous. Qu'est-il de juger entre les uns et les autres ? Nous dirons qu'on a apporté des reliques de ces pays-là. Les chrétiens qui y habitent encore affirment qu'ils les ont, et se moquent de notre folle vanterie. Comment pourrait-on décider de procès, sans une inquisition, laquelle ne se peut faire et ne se fera jamais ? Par quoi le remède unique est de laisser la chose comme elle est ; sans se soucier ni d'une part ni d'autre.

Les dernières reliques qui appartiennent à Jésus-Christ, sont celles qu'on a eues depuis sa résurrection, comme un morceau de poisson rôti, que lui présenta saint Pierre, quand il s'apparut à lui sur le bord de la mer [Luc, 24, 42]. Il faut dire qu'il ait été bien épicé, ou qu'on y ait fait un merveilleux saupiquet [ragoût], qu'il s'est pu garder si longtemps. Mais, sans risée, est-il à présumer que les apôtres aient fait une relique du poisson qu'ils avaient apprêté pour leur dîner ? Quiconque ne verra que cela est une moquerie aperte [manifeste] de Dieu, je le laisse comme une bête qui n'est pas digne qu'on lui remontre [démontre] plus avant.

Il y a aussi le sang miraculeux qui est sailli de plusieurs hosties [pain sans levain, sous forme d’un petit disque, consacré par le prêtre au cours de la messe comme corps du Christ sacrifié] ; comme à Paris, en Saint-Jean de Grève, à Saint-Jean d'Angély, à Dijon, et ailleurs en tout plein de lieux. Et afin de faire le monceau plus gros, ils ont ajouté le saint canivet [couteau], dont l'hostie de Paris fut piquée par un Juif, lequel les pauvres fols Parisiens ont en une plus grande révérence que l’hostie même ; dont notre maître de Quercu [prêtre et universitaire contemporain de Calvin] ne se contentait point, et leur reprochait qu'ils étaient pires que Juifs, d'autant qu'ils adoraient le couteau qui avait été instrument pour violer le précieux corps de Jésus-Christ. Ce que j'allègue, pource qu'on en peut autant dire de la lance, des clous et des épines, c'est que tous ceux qui les adorent, selon la sentence de notre maître de Quercu, sont plus méchants que les Juifs qui ont crucifié notre Seigneur.

Semblablement, on montre la forme de ses pieds où il a marché quand il s'est apparu à quelques-uns depuis son ascension, comme il y en a un à Rome, en l'église Saint-Laurent, au lieu où il rencontra saint Pierre, quand il lui prédit qu'il devait souffrir à Rome ; un autre, à Poitiers, à Sainte-Radegonde ; un autre, à Soissons ; un autre, à Arles. Je ne dispute point si Jésus-Christ a pu imprimer sur une pierre la forme de son pied ; mais je dispute seulement du fait, et dis, puisqu'il n'y a nulle probation légitime, qu'il faut tenir tout cela pour fable. Mais la relique la plus fériale [ridicule] de cette espèce est la forme de ses fesses, qui est à Reims, en Champagne, sur une pierre, derrière le grand autel ; et disent que cela fut fait du temps que notre Seigneur était devenu maçon pour bâtir le portail de leur église. Ce blasphème est si exécrable que j'ai honte d'en plus parler.
Passons donc outre, et voyons ce qui se dit de ses images ; non point de celles qui se font communément par peintres, ou tailleurs, ou menuisiers, car le nombre en est infini, mais de celles qui ont quelque dignité spéciale pour être tenues en quelque singularité comme reliques. Or, il y en a de deux sortes : les unes ont été faites miraculeusement, comme celle qui se montre à Rome, en l'église Sainte-Marie, qu'on appelle in Porticu ; item, une autre à Saint-Jean de Latran ; item, une autre, en laquelle est portraite son effigie à l'âge de douze ans ; item, celles de Lucques, qu'on dit avoir été faite par les anges [messagers spirituels, présents dans les 3 monothéismes], et laquelle on appelle Vulfus sanctus. Ce sont fables si frivoles qu'il me semble avis que ce serait peine perdue, et même que je serais ridicule et inepte, si je m'amusais à les réfuter. Par quoi il suffit de les avoir notées en passant ; car on sait bien que ce n'est pas le métier des anges d'être peintres, et que notre Seigneur Jésus veut être connu autrement de nous et se réduire en notre souvenance, que par images charnelles. Eusèbe [v. 265-340. Évêque de Césarée (Palestine). Historien, théologien] récite bien en L'Histoire ecclésiastique qu'il envoya au roi Abagarus [voir À lire en premier] son visage portrait au vif, mais cela doit être aussi certain qu'un des comments [fables] des Chroniques de Mélusine [roman populaire du XIVe s.]. Toutefois, encore que ainsi fût, comment est-ce qu'ils l'ont eu du roi Abagarus ? car ils se vantent à Rome de l’avoir. Or Eusèbe ne dit pas qu'elle fut demeurée en être jusque à son temps, mais il en parle par ouï dire, comme d'une chose lointaine. Il est bien à présumer que, six ou sept cents ans après, elle soit ressuscitée et soit venue depuis Perse jusqu'à Rome. Ils ont aussi bien forgé les images de la croix, comme du corps, car ils se vantent à Brescia d'avoir la croix qui apparut à Constantin [en 312, à la bataille du pont de Milvius] , de quoi je n'ai que faire d'en débattre à l’encontre d'eux ; mais je les renvoie à ceux de Courtonne, qui maintiennent fort et ferme qu'elle est par devers eux. Qu'ils en plaident donc ensemble. Lors, que la partie qui aura gagné son procès vienne, et on lui répondra. Combien que la réponse soit facile, pour les convaincre de leur folie, car ce qu'aucuns écrivains ont dit, qu'il apparut une croix à Constantin, n'est pas à entendre d'une croix matérielle, mais d'une figure qui lui était montrée au ciel en vision. Encore donc que cela fût vrai, on voit bien qu'ils ont trop lourdement erré par faute d'intelligence, et ainsi ont bâti leurs abus sans fondement.

Quant est de la seconde espèce des images, qu'on tient en reliques pour quelques miracles qu'elles ont faits, en ce nombre sont compris les crucifix auxquels la barbe croît, comme celui de Burgos, en Espagne ; item, celui de Saint-Salvador et celui d'Aurenge. Si je m'arrête à remontrer quelle folie, ou plutôt quelle bêtise c'est de croire cela, on se moquera de moi ; car la chose de soi-même est tant absurde qu'il n'est jà [alors] métier que je mette peine à la réfuter. Toutefois, le pauvre monde est si stupide que la plupart tient cela aussi certain que l'Évangile : je mets semblablement en ce rang les crucifix qui ont parlé, dont la multitude est grande. Mais contentons-nous d'un pour exemple, à savoir celui de Saint-Denis, en France : il parla (ce disent-ils) pour rendre témoignage que l'église était dédiée [à Dieu et placée sous l’autorité d’un saint patron dont elle portera le nom]. Je laisse à penser si la chose le valait bien ; mais encore, je leur demande comment est-ce que le crucifix pouvait être adonc [alors] en l'église, vu que, quand on les veut dédier, on en retire toutes les images ? Comment est-ce donc qu'il s'était dérobé pour n'être point transporté avec les autres ? Il faut dire que ils ont pensé tromper le monde fort à leur aise, vu qu'ils se sont souciés de se contredire apertement [ouvertement] ; mais qu'il leur a suffi de mentir à gueule déployée, ne se donnant point garde des répliques qu'on leur pouvait faire. Il y a finalement des larmes : une, à Vendôme ; une, à Trêves ; une, à Saint-Maximin ; une, à Saint-Pierre le Puellier d'Orléans, sans celles que je ne sais point. Les unes, comme ils disent, sont naturelles, comme celle de Saint-Maximin, laquelle, selon leurs chroniques, tomba à notre Seigneur, en lavant les pieds de ses apôtres [Jean, 13, 5] ; les autres sont miraculeuses. Comme s'il était à croire que les crucifix de bois fussent si dépits que de pleurer.

Mais il faut leur pardonner cette faute, car ils ont eu honte que leurs marmousets [objets grotesques] n'en fissent autant que ceux des païens : Or, les païens ont feint que leurs idoles pleuraient quelquefois : ainsi nous pouvons bien mettre l'un avec l'autre. »

mercredi 25 juin 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/5


DES RELIQUES ET DES HOMMES
objets de culte
ou
culte des objets ?


À LIRE EN PREMIER
Voir : Des reliques et des hommes/1, 2, 3, 4.

DU CÔTÉ ORTHODOXE
Pour ne parler que de l’Église orthodoxe russe, celle-ci :
« […] a reçu de Bysance, en même temps que la foi chrétienne et la liturgie orientale, le culte des saints comme celui des icônes […] » (Les Orthodoxes russes, sous la direction de Antoine Nivière, éd. Brépols, 1993, pp. 146-147).

C’est surtout après l’édit de Milan (313), instaurant la tolérance à l’égard des chrétiens après deux siècles de persécutions intermittentes, que la vénération des reliques des martyrs/res a pris de l’importance dans la chrétienté à l’orient et à l’occident de l’Empire romain.

« En Orient on n'hésite pas à dépecer les corps des martyrs pour répandre le plus largement les bienfaits qui paraissent attachés à leur dépouille. De même lors de la construction de Constantinople, on fit transporter dans les nouvelles églises de nombreuses reliques. La multiplication des pèlerinages en Palestine, l'édification des grandes basiliques constantiniennes à l’emplacement des Lieux Saints devaient entraîner la vogue d'un nouveau type de reliques, en relation avec les souvenirs évangéliques. Il suffit de citer l'invention de la Croix, la colonne de la flagellation, la pierre sur laquelle avait été enseveli le corps de Jésus, le rocher de l'Ascension […].

[…] L'afflux des pèlerins conduisit à élaborer un nouveau type d'architecture : le tombeau ou le reliquaire était placé dans une crypte avec laquelle on pouvait communiquer par un puits; dans la construction qui surélevait le maître-autel, on ménageait un regard par lequel on faisait passer les objets qui devaient toucher les reliques. » (Dictionnaire des religions, sous la direction de Paul Poupard, Presses universitaires de France, Paris, 1984, p. 1436.


Dans la Russie d'aujourd'hui, la vénération des reliques tient une place spectaculaire, jusqu'au plus haut sommet de l'État, dans le renouveau de la foi et des pratiques orthodoxes :

« MOSCOU, 29 juin 2008 (AFP).
Le président russe Dmitri Medvedev a salué dimanche le rôle de l'Eglise orthodoxe russe et lui a fait don de saintes reliques, à l'occasion du début des festivités consacrées au 1020e anniversaire du baptême de la Russie dans l'orthodoxie.

“ L'Église contribue à la paix interreligieuse (...) ce qui permet de régler des problèmes sociaux et culturels, de surmonter l'extrémisme et d'autres problèmes dans la société ”, a estimé M. Medvedev dans un discours prononcé devant le clergé dans la grande cathédrale du Christ Sauveur à Moscou et publié sur le site du Kremlin.

M. Medvedev a ensuite transmis au patriarche de Moscou Alexis II des reliques de Saint Vladimir, grand-prince de Kiev qui a décidé en 988 le baptême de la Russie dans l'orthodoxie, ainsi qu'un fragment d'une chasuble de la Sainte Vierge, qui étaient gardés depuis l'époque soviétique au musée du Kremlin.

Au total, neuf reliques ont été transmises à l'Église orthodoxe par le président russe pendant cette cérémonie, a précisé le service de presse du Patriarcat de Moscou. »
SOURCE : la-croix.com


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)

« S'ensuit le fer de la lance [Jean 19, 34] qui ne pouvait être qu'un ; mais il faut dire que il est passé par les fourneaux de quelque alchimiste, car il s'est multiplié en quatre, sans ceux qui peuvent être ça et là, dont je n'ai point ouï parler. Il y en a un à Rome ; l'autre, à la Sainte-Chapelle de Paris ; le troisième, en l'abbaye de la Tenaille, en Saintonge ; le quatrième, à la Sauve, près de Bordeaux. Lequel est-ce qu'on choisira maintenant pour vrai ? Pourtant, le plus court, c'est de les laisser tous quatre pour tels qu'ils sont. Mais encore, quand il n'y en aurait qu'un seul, si voudrais-je bien savoir dont [d’où] il est venu, car les histoires anciennes, ni les autres écrits, n'en font nulle mention. Il faut donc qu'ils aient été forgés de nouveau.

Touchant de la couronne d'épines [Jean 19, 2], il faut dire que les pièces en ont été replantées pour reverdir ; autrement je ne sais comment elle pourrait être ainsi augmentée. Pour un item [d’abord], il y en la troisième portion en la Sainte-Chapelle de Paris ; à Rome, en l'église Sainte-Croix, il y en a trois épines ; en l'église Saint-Eustache, de Rome même, quelque quantité ; à Sienne, je ne sais quantes [combien] épines ; à Vicence, une ; à Bourges, cinq ; à Besançon, en l'église Saint-Jean, trois ; à Mont-Royal, trois ; à Saint-Salvador, en Espagne, je ne sais combien ; à Saint-Jacques, en Galice, deux ; à Albi, trois ; à Toulouse, à Maçon, à Charroux en Poitou, à Cléry, à Saint-Flour, à Saint-Maximin en Provence, en l'abbaye de la Salle, en l'église parochiale [paroissiale] de Saint-Martin à Noyon [Picardie, lieu de naissance de Calvin], en chacun de tous ces lieux, il y en a une. Quand on aurait fait diligente inquisition, on en pourrait nommer plus de quatre fois autant. Nécessairement on voit qu'il y a de la fausseté. Quelle fiance [confiance] donc peut-on avoir ni des unes, ni des autres ? Avec ce, il est à noter qu’en toute l'Église ancienne, jamais on ne sut à parler que cette couronne était devenue. Parquoi il est aisé de conclure que la première plante a commencé à jeter [produire] longtemps après la passion de notre Seigneur Jésus-Christ.

Il y a puis après la robe de pourpre, de laquelle Pilate vêtit notre Seigneur par dérision [Jean 19, 2], d'autant qu'il s'était appelé roi. Or c'était une robe précieuse qui n'était pas pour jeter à l'abandon, et n'est pas à présumer que Pilate ou ses gens la laissassent perdre, après s'être moqués une fois de notre Seigneur. Je voudrais bien savoir qui a été le marchand qui l’acheta de Pilate, pour la garder en reliquaire. Et pour mieux colorer [embellir] leur bourde [erreur], ils montrent quelques gouttes de sang dessus, comme si les méchants eussent voulu gâter une robe royale, en la mettant par risée sur les épaules de Jésus-Christ. Je ne sais pas s'il y en a quelqu'un aussi bien ailleurs. Mais de la robe qui était tissue [tissée] de haut en bas sans couture, sur laquelle fut jeté le sort [Jean, 19, 23-24], pource qu'elle semblait plus propre à émouvoir les simples [naïfs] à dévotion, il s'en est trouvé plusieurs ; car à Argenteuil, près de Paris, il y en a. une, et à Trêves une autre. Et si la bulle de Saint-Salvador, en Espagne, dit vrai, les chrétiens, par leur zèle inconsidéré, ont fait pis que ne firent gendarmes incrédules. Car iceux [ceux-ci] n'osèrent la déchirer en pièces, mais, pour l'épargner, mirent le sort dessus [Jean, 19, 24] et les chrétiens l'ont dépecée pour l’adorer. Mais encore, que répondront-ils au Turc qui se moque de leur folie, disant qu'elle est entre ses mains ? Combien qu'il n'est jà [alors] métier de les plaider contre le Turc, il suffit qu'entre eux ils vident leur débat. Cependant nous serons excusés de ne croire ni à l’un ni à l'autre, de peur de ne favoriser à l'une des parties plus que à l'autre, sans connaissance de cause ; car cela serait contre toute raison. Qui plus est, s'ils veulent qu'on ajoute foi à leur dire, il est requis, en premier lieu, qu'ils s’acordent avec les évangélistes. Or, est-il ainsi que cette robe, sur laquelle le sort fut jeté, était une saie [cape de grosse étoffe (Robert)], ou hoqueton, que les Grecs appellent choeton et les Latins tunica [Jean, 19, 23]. Qu'on regarde si la robe d’Argenteuil, ou celle de Trèves, ont telle forme, on trouvera que c'est comme une chasuble pliée. Ainsi, encore qu'ils crevassent les yeux aux gens, si connaîtrait-on leur fausseté en tâtant des mains.

Pour faire fin à cet article, je demanderais volontiers une petite question. Ce que les gendarmes ont divisé entre eux les vêtements de Jésus-Christ, comme l'Écriture témoigne [Jean 19, 23], il est certain que c'était pour s'en servir à leur profit. Qu'ils me sachent à dire qui a été le chrétien qui les ait rachetés des gendarmes, tant la saie [voir en supra] que les autres vêtements qui se montrent en d'autres lieux, comme à Rome en l'église Saint-Eustache, et ailleurs. Comment est-ce que les évangélistes ont oublié cela ? car c'est une chose absurde de dire que les gendarmes ont butiné [partagé] ensemble les vêtements, sans ajouter qu'on les a rachetés de leurs mains, pour en faire des reliques. Davantage, comment est-ce que tous ceux qui ont écrit anciennement ont été si ingrats de n'en sonner [dire] mot ? Je leur donne terme à me répondre sur ces questions, quand les hommes n'auront plus sens ni entendement pour juger. Le meilleur est que avec la robe ils ont aussi bien voulu avoir les dés, dont le sort fut jeté [tiré] par les gendarmes. L'un est à Trêves, et deux autres à Saint-Salvador, en Espagne. Or, en cela ils ont naïvement démontré leur ânerie ; car les évangélistes disent que les gendarmes ont jeté le sort, qui se tirait adonc [alors] d'un chapeau ou d'un bocal, comme quand on veut faire le roi de la fève, ou quand on joue à la blanque [loterie]. Bref, on sait que c'est jeter aux lots [tirer au sort]. Cela se fait communément en partages. Ces bêtes ont imaginé que le sort était jeu de dés, lequel n'était pas adonc [alors] en usage, au moins tel que nous l'avons de notre temps ; car au lieu de six et as, et autres points, ils avaient certaines marques, lesquelles ils nommaient par leurs noms, comme Vénus ou Chien. Qu'on aille maintenant baiser les reliques, au crédit de si lourds menteurs. » (À suivre).

mardi 24 juin 2008

RECOURS AUX SOURCES. Nicolas Sarkozy en Arabie saoudite



Allocution de
Nicolas Sarkozy
Président de la République française
Devant le Conseil consultatif du Royaume d’Arabie saoudite

Nous présentons ici, sans coupures, les deux seuls passages traitant de religion
Voir colonne de gauche la rubrique Recours aux sources

Riyad, lundi 14 janvier 2008

« Monsieur le Président du Conseil Consultatif.
À travers vous j’adresse à toute la nation saoudienne le salut fraternel de la France.
Ce salut, je veux l’adresser aussi à toute la nation arabe et à toute la communauté des croyants.
Je n’oublie pas que pour tous les musulmans l’Arabie Saoudite c’est une terre sacrée où le Prophète a recueilli la parole de Dieu pour l’enseigner aux hommes. Tous les musulmans à travers le monde pensent cela de l’Arabie Saoudite.

D’ici partit il y a 14 siècles le grand élan de piété, de ferveur, de foi qui allait tout emporter sur son passage, qui allait convertir tant de peuples et faire naître l’une des plus grandes, des plus belles civilisations que le monde ait connu.

Ici, en Arabie Saoudite, ce sont les lieux les plus saints de l’islam, vers lesquels chaque musulman dans le monde se tourne pour prier.

Sans doute, musulmans, juifs et chrétiens ne croient-ils pas en Dieu de la même façon. Sans doute n’ont-ils pas la même manière de vénérer Dieu, de le prier, de le servir. Mais au fond, qui pourrait contester que c’est bien le même Dieu auquel s’adressent leurs prières ? Que c’est bien le même besoin de croire. Que c’est le même besoin d’espérer qui leur fait tourner leurs regards et leurs mains vers le Ciel pour implorer la miséricorde de Dieu, le Dieu de la Bible, le Dieu des Évangiles et le Dieu du Coran ?

Finalement, le Dieu unique des religions du Livre.
Dieu transcendant qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme.
Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère.
Dieu qui est le rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes.
Dieu qui par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous les hommes un message d’humilité et d’amour, un message de paix et de fraternité, un message de tolérance et de respect.

Ce message, il a souvent été dénaturé.
Ce message, il a souvent été détourné. Beaucoup de crimes dans l’Histoire ont été commis au nom de la religion, qui n’avaient en réalité rien à voir avec elle, qui étaient un reniement, qui étaient une trahison de la religion.

Les crimes qui ont été commis au nom de la religion n’étaient pas dictés par la piété, ces crimes n’étaient pas dictés par le sentiment religieux, ces crimes n’étaient pas dictés par la foi, ils étaient dictés par le sectarisme, par le fanatisme, par la volonté de puissance sans limite.
Souvent le sentiment religieux a été instrumentalisé, souvent il a servi de prétexte pour atteindre d’autres objectifs et pour satisfaire d’autres intérêts. Et aujourd’hui, encore, je l’affirme devant vous, ce n’est pas le sentiment religieux qui est dangereux. C’est son utilisation à des fins politiques régressives au service d’une nouvelle barbarie. Tous ces excès, toutes ces dérives doivent-ils nous amener à condamner la religion ? Je l’affirme, je réponds non, car le remède serait pire que le mal.
Le sentiment religieux n’est pas plus condamnable à cause du fanatisme que le sentiment national ne l’est à cause du nationalisme.

En tant que chef d’un État qui repose sur le principe de la séparation de l’Église et de l’État, je n’ai pas à exprimer ma préférence pour une croyance plutôt que pour une autre. Je dois les respecter toutes, je dois garantir que chacun puisse librement croire ou ne pas croire, que chacun puisse pratiquer son culte dans la dignité.

Je respecte ceux qui croient au Ciel autant que ceux qui n’y croient pas.
J’ai le devoir de faire en sorte que chacun, qu’il soit juif, catholique, protestant, musulman, athée, franc-maçon ou rationaliste, se sente heureux de vivre en France, se sente libre, se sente respecté dans ses convictions, dans ses valeurs, dans ses origines.

Mais j’ai le devoir aussi de préserver l’héritage d’une longue histoire, d’une culture, et, j’ose le mot, d’une civilisation. Et je ne connais pas de pays dont l’héritage, dont la culture, dont la civilisation n’aient pas de racines religieuses.
Je ne connais pas de culture, pas de civilisation où la morale, même si elle incorpore bien d’autres influences philosophiques, n’ait un tant soit peu une origine religieuse.

Dans le fond de chaque civilisation il y a quelque chose de religieux, quelque chose qui vient de la religion. Et dans chaque civilisation il y a aussi quelque chose d’universel, quelque chose qui la relie à toutes les autres civilisations.
Et d’ailleurs depuis que la civilisation est apparue face à la barbarie, depuis que les relations entre les hommes ont cessé d’être exclusivement fondées sur la brutalité et sur la violence, depuis que par un effort toujours recommencé sur lui-même l’Homme a cherché, sans toujours y parvenir, à domestiquer ses instincts, les civilisations se rencontrent, dialoguent, échangent, se fécondent les unes les autres.
Il n’y a pas de civilisation qui ne soit le produit d’un métissage.

L’Occident a recueilli l’héritage grec grâce à la civilisation musulmane. Et ce que fut la civilisation de la Grèce antique, elle le devait pour une large part à ce qu’elle avait hérité de l’Égypte et de l’Orient.

C’est peut-être dans le religieux que ce qu’il y a d’universel dans les civilisations est le plus fort. Ce sont les religions, malgré tous les forfaits qui ont pu être perpétrés en leur nom, qui nous ont les premières appris les principes de la morale universelle, l’idée universelle de la dignité humaine, la valeur universelle de la liberté et de la responsabilité, de l’honnêteté et de la droiture.

Sa Majesté le Roi Abdallah n’a pas dit autre chose en adressant aux pèlerins venus du monde entier ces paroles magnifiques de vérité et de sagesse :
“ Les grandes religions divines se rassemblent autour d’un certain nombre de principes communs et partagent les grandes valeurs de tolérance. Ces valeurs font dans leur ensemble l’esprit d’humanité et distinguent l’Homme des autres créatures. Je veux parler des valeurs d’intégrité morale dans la parole et l’action, la tolérance, la solidarité, l’égalité, la dignité et le souci de cette pierre angulaire pour chaque société, à savoir la famille (…). Qu’il me soit permis, poursuit Sa Majesté, d’inviter tous ceux à qui parviendront ces mots à nous rappeler ce qui réunit les religions, les croyances et les cultures. ”

Lorsque Sa Majesté parle ainsi, elle parle de valeurs universelles, elle pourrait parler au nom de tous les hommes.
Cette vérité qu’il y a dans toutes les religions, les croyances et les cultures quelque chose d’universel qui permet à tous les hommes de se reconnaître comme faisant partie de l’Humanité, de se parler, de se comprendre, de se respecter, de s’aimer. Je le dis devant votre Conseil, cette vérité, car c’est bien une vérité, nous avons tous, en Arabie Saoudite comme en France, le devoir de la promouvoir parce que c’est par elle que nous pouvons vaincre la barbarie de ces barbares qui n’accordent aucun prix à la vie et à la dignité de la personne humaine.
Cette vérité nous avons le devoir de la faire reconnaître parce que sa reconnaissance est la condition de la paix, la condition de la fraternité et la condition du progrès humain.
L’homme n’est pas sur Terre pour détruire la vie mais pour la donner.
L’homme n’est pas sur Terre pour haïr mais pour aimer.
L’homme n’est pas sur Terre pour transmettre à ses enfants moins qu’il n’a reçu mais davantage.
C’est au fond ce qu’enseignent toutes les grandes religions et toutes les grandes philosophies. C’est l’essence de toute culture et de toute civilisation.

C’est ce sur quoi nous devons fonder la politique de civilisation dont le monde a aujourd’hui un urgent besoin.
Alors mes chers amis d’Arabie Saoudite, il ne s’agit pas de chercher à imposer un modèle unique de civilisation. Ce serait répéter une fois de plus l’erreur tragique qui dans le passé a provoqué tant de malheurs.
Ce serait nier les identités.
Ce serait faire le jeu de tous les extrémismes.
Ce serait susciter non la paix et la fraternité mais la violence, la guerre et le terrorisme car rien n’est plus dangereux qu’une identité blessée, qu’une identité humiliée. Une identité humiliée, c’est une identité radicalisée.

Si la globalisation provoque tant de critiques, tant de crispations, tant de rejets, c’est d’abord parce qu’elle est trop souvent ressentie comme une menace pour les identités. La vie de l’Homme n’a pas qu’une dimension matérielle. Il ne suffit pas à l’Homme de consommer pour être heureux.

Une politique de civilisation, c’est une politique qui se donne pour but de civiliser la globalisation. C’est une politique qui intègre la dimension intellectuelle, morale, spirituelle. C’est une politique qui cherche à conjurer la menace du choc des civilisations en mettant l’accent sur ce qui réunit les hommes, par-delà ce qui les oppose.
Une politique de civilisation, c’est une politique de la diversité, c’est une politique qui fait du respect de la diversité des opinions, des cultures, des croyances, des religions un principe universel. Mes chers amis saoudiens, la diversité ce n’est pas seulement une valeur occidentale. C’est une valeur qui doit être commune à toutes les civilisations. D’ailleurs, la diversité, c’était une valeur qui était à l’honneur à
Alexandrie, à Constantine, à Cordoue.

C’est une valeur que j’ai voulu faire respecter en France en créant le Conseil du Culte Musulman.
C’est la valeur qui m’inspire quand je veux faciliter la construction de mosquées en France pour que les musulmans français puissent prier dans des lieux de culte décents.

[…] Chacun, remontant aux sources de ce qu’il est et de ce qu’il croit, retrouvera les origines communes, ce qui rapproche les religions du Livre et les civilisations qui en sont issues, et tous ensemble, je dis bien tous ensemble, héritiers du judaïsme, du christianisme, de l’islam, nous ressouvenant de ce que nous devons à l’Égypte, à la Grèce et à Rome, ayant tous ensemble dans le cœur quelque chose qui nous rattache à Alexandrie, à Jérusalem et à Cordoue, eh bien nous apprendrons à parler d’une même voix à tous les hommes d’un grand rêve de civilisation plus fort que la bêtise, plus fort que la violence, plus fort que la haine.

La politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui au sein même de l’islam — comme des autres religions — luttent contre le fanatisme et contre le terrorisme, ceux qui en appellent aux valeurs fondamentales de l’islam pour combattre l’intégrisme. L’intégrisme, c’est la négation de l’islam.

La politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui œuvrent pour un islam ouvert, un islam qui se souvient des siècles où il était le symbole de l’ouverture d’esprit et de la tolérance, qui se souvient que ses savants traduisirent Aristote et Platon et qu’ils furent pendant des siècles, les savants de l’islam, à la pointe du progrès des sciences.

La politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui s’efforcent de concilier le progrès et la tradition, de faire la synthèse entre l’identité profonde de l’islam et la modernité sans choquer la conscience des croyants.
C’est ce que fait l’Arabie Saoudite sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Abdallah.
C’est ce que fait le Président Moubarak en Égypte avec la sagesse qui est la sienne.
C’est ce que fait Sa Majesté le Roi du Maroc quand par touches successives il fait évoluer le droit des femmes.

Sur la condition des femmes, sur la liberté d’expression, l’Arabie saoudite elle aussi s’est mise en mouvement. Lentement, certes, mais qui ne serait impressionné par les changements qui se sont produits en quelques années, dans le respect de l’intégrité des lieux saints de l’islam, qui est une exigence avec laquelle le Royaume ne peut pas transiger et qui l’oblige à être pour les croyants du monde entier un modèle de piété et de fidélité à la tradition ?

C’est à cause de cette exigence, c’est à cause de ce que représente l’Arabie Saoudite pour tous les musulmans, à cause aussi de l’autorité morale et religieuse du Roi Abdallah, que ce qui se passe chez vous est si important.
Et quand en juin 2006, six femmes sont pour la première fois désignées comme administratrices du Conseil Consultatif, cela représente ici une évolution dont je mesure bien la portée et que je salue.

C’est ici, en Arabie Saoudite que le changement est le plus délicat, le plus difficile sans doute, mais c’est ici aussi, il faut que vous en ayez conscience que ce changement a la plus grande valeur symbolique, la plus grande portée pour le monde.
Le rôle d’équilibre et de modération que joue l’Arabie Saoudite n’a pas seulement une importance régionale. Il a une importance mondiale.
Votre rôle ne s’inscrit pas dans le court terme. Votre rôle s’inscrit dans la longue durée de l’histoire des civilisations.

Ici, en Arabie Saoudite, se joue le rapport de l’islam avec la modernité.
Ici, en Arabie Saoudite l’islam démontrera une forme de modernité qui lui est propre, qui ne viendra pas détruire son identité, qui n’entrera pas en conflit avec la foi.
C’est cela qui donne à l’Arabie Saoudite une importance si grande sur la scène du monde.

Quand Sa Majesté le Roi Abdallah rencontre le Pape, ce geste a plus d’importance pour la paix et pour l’avenir de la civilisation que bien des conférences internationales.
En faisant ce geste d’une portée immense, d’une portée symbolique, il signifie au monde, ce geste, qu’aux yeux du Roi, le temps n’est plus pour les religions à se combattre entre elles, mais à combattre ensemble contre le recul des valeurs morales et spirituelles, contre le matérialisme, contre les excès de l’individualisme […]. »
SOURCE : elysee.fr





mercredi 28 mai 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/4




DES RELIQUES ET DES HOMMES

Objets de culte
ou
culte des objets ?


À LIRE EN PREMIER
En ce qui concerne l’authenticité de certaines reliques, Calvin ne fut pas seul à en douter. Près d’un siècle plus tard, un prêtre catholique fidèle à son Église, Pierre Gassendi (1598-1688), illustre savant en relation avec de nombreuses célébrités, dont Molière, fera aussi part de ses doutes, en termes infiniment plus diplomatiques, au sujet des reliques de Jean Chrysostome [354-407. Saint, docteur de l’Église, l’alter ego oriental d’Augustin quant à l’importance de l’œuvre]. Évoquant le saccage de l’église de Digne par les protestants en 1591, Gassendi écrit :

« […] un petit renfoncement [dans le mur], dans lequel était conservé dans un coffret ce que l’on croyait être les saintes reliques de ce saint. » (L’Église de Digne, Pierre Gassendi, éd. Société scientifique et littéraire des Alpes de Haute-Provence, Digne, 1992, p. 103).

Quelques lignes plus loin, Gassendi avance la vraie raison qui justifie à ses yeux le culte des reliques, au demeurant tellement abondantes en son église de Digne qu’elles justifieraient presque à elles seules la satire de Calvin :


« […] je ne cherche à justifier rien d’autre que la piété de nos ancêtres qui, si en cela comme en d’autres choses, ont pu se tromper, méritent d’être excusés.»


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)

« Il est temps de venir aux principales reliques de notre Seigneur. Ce sont celles qui appartiennent à sa mort et passion.

Et premièrement nous faut dire de sa
croix, en laquelle il fut pendu. Je sais qu'on tient pour certain qu'elle fut trouvée d'Hélène [v . 258-328. Convertie au christianisme v.313, elle fit entreprendre des fouilles à Jérusalem], mère de Constantin, empereur romain. Je sais aussi qu'ont écrit aucuns docteurs anciens touchant l'approbation, pour certifier que la croix qu'elle trouva était sans doute celle en laquelle Jésus-Christ avait été pendu. De tout cela, je m’en rapporte à ce qui en est. Tant y a que ce fut une folle curiosité à elle, ou une sotte dévotion et inconsidérée. Mais encore, prenons le cas que ce eût été une œuvre louable à elle de mettre peine à trouver la vraie croix, et que notre Seigneur déclara adonc [alors], par miracle, que c'était celle qu'elle trouva ; seulement considérons ce qui en est de notre temps. On tient que cette croix que trouva Hélène est encore à Jérusalem ; et de cela nul n'en doute, combien que l'Histoire ecclésiastique y contredit notamment. Car il est là récité que Hélène en prit une partie pour envoyer à l'empereur son fils, lequel la mit à Constantinople, sur une colonne de porphyre, au milieu du marché ; de l'autre partie, il est dit qu'elle l’enferma en un étui d'argent, et la bailla [confia] en garde à l'évêque de Jérusalem. Ainsi, ou nous arguerons l'histoire de mensonge, ou ce qu'on tient aujourd'hui de la vraie croix est une opinion vaine et frivole.

Or, avisons d'autre part combien il y en a de pièces par tout le monde.
Si je voulais réciter seulement ce que j'en pourrais dire, il y aurait un rôle pour remplir un livre entier. II n'y a si petite ville où il n'y en ait, non seulement en l'église cathédrale, mais en quelques paroisses. Pareillement, il n'y a si méchante abbaye où on n'en montre. Et en quelques lieux, il y en a de bien gros éclats, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, et à Poitiers et à Rome, où il y en a un crucifix assez grand qui en est fait, comme l'on dit. Bref, si on voulait ramasser tout ce qui s'en est trouvé, il y en aurait la charge d'un bon grand bateau.

L'Évangile testifie
[atteste] que la croix pouvait être portée d'un homme [Matthieu, 27, 32]. Quelle audace donc à-ce été de remplir la terre de pièces de bois en telle quantité que trois cents hommes ne le sauraient porter ? Et de fait, ils ont forgé cette excuse que, quelque chose qu'on en coupe, jamais elle n'en décroît. Mais c'est une bourde [erreur] si sotte et lourde que même les superstitieux la connaissent. Je laisse donc à penser quelle certitude on peut avoir de toutes les vraies croix qu'on adore ça et là. Je laisse à dire dont [d’où] c'est que sont venues certaines pièces, et par quel moyen. Comme les uns disent que ce qu'ils en ont leur a été porté par les anges ; les autres, qu'il leur est tombé du ciel. Ceux de Poitiers racontent que ce qu'ils en ont fut apporté par une demoiselle d'Hélène [voir billet n° 3], laquelle l’avait dérobé, et comme elle s'enfuyait, se trouva égarée près du Poitou. Ils ajoutent à la fable qu'elle était boîteuse. Voilà les beaux fondements qu'ils ont pour persuader le peuple à idolâtrer. Car ils n'ont pas été contents de séduire et abuser les simples, en montrant du bois commun au lieu du bois de la croix ; mais ils ont résolu qu'il le fallait adorer, qui est une doctrine diabolique. Et saint Ambroise [340-397. Évêque de Milan. Il joua un rôle important dans la conversion d’Augustin au christianisme] nommément la réprouve, comme superstition de païens.

Après la croix, s'ensuit le
titre que fit mettre Pilate [procurateur romain de la Judée de + 26 à 36], où il avait écrit : “ Jésus Nazarien, roi des Juifs ” [Jean, 19, 19]. Mais il faudrait savoir et le lieu et le temps, et comment c'est qu'on l'a trouvé. Quelqu’un me dira que Socrate, historien de l'Église [v 380-440. Avocat à Constantinople, son œuvre couvre la période 305-439. À ne pas confondre donc avec le philosophe grec.] en fait mémoire. Je le confesse. Mais il ne dit point qu'il est devenu. Ainsi, ce témoignage n'est de grande valeur. Davantage, ce fut une écriture faite à la hâte, et sur-le-champ, après que Jésus-Christ fut crucifié. Pourtant, de montrer un tableau curieusement fait, comme pour tenir en montre, il n'y a nul propos. Ainsi, quand il n'y en aurait qu'un seul, on le pourrait tenir pour une fausseté et fiction. Mais quand la ville de Toulouse se vante de l'avoir, et ceux de Rome y contredisent, le montrant en l'église de Sainte-Croix, ils démentent l'un l'autre. Qu'ils se combattent donc tant qu'ils voudront : en la fin toutes les deux parties seront convaincues de mensonge, quand on voudra examiner ce qui en est.

Encore y a-t-il plus grand combat des
clous [Jean, 20, 25]. Je réciterai ceux qui sont venus à ma notice. Sur cela, il n'y aura si petit enfant qui ne juge que le diable s'est par trop moqué du monde, en lui ôtant sens et raison, pour ne pouvoir rien discerner en cet endroit. Si les anciens écrivains disent vrai, et nommément Théodore [v. 393-458. Évêque de Cyr (Syrie actuelle)] historien de l'Église ancienne, Hélène en fit enclaver un au heaume de son fils ; des deux autres, elle les mit au mors de son cheval. Combien que saint Ambroise ne dit pas du tout ainsi ; car il dit que l'un fut mis à la couronne de Constantin ; de l'autre, le mors de son cheval en fut fait ; le troisième, que Hélène le garda. Nous voyons qu'il y a déjà plus de douze cents ans que cela était en différend qu'est-ce que les clous étaient devenus. Quelle certitude en peut donc avoir à présent ? Or, à Milan, ils se vantent d'avoir celui qui fut posé au mors du cheval de Constantin. À quoi la ville de Carpentras s'oppose, disant que c'est elle qui l'a. Or, saint Ambroise ne dit pas que le clou fut attaché au mors, mais que le mors en fut fait. Laquelle chose ne se peut nullement accorder avec ce que disent tant ceux de Milan que ceux de Carpentras. Après, il y en a un à Rome, à Sainte-Hélène ; un autre là même, en l'église Sainte-Croix ; un autre à Sienne ; un à Venise ; en Allemagne, deux ; un à Cologne, aux Trois-Maries ; l'autre à Trêves. En France, un à la Sainte-Chapelle de Paris, l'autre aux Carmes, un autre à Saint-Denis en France, un à Bourges, un à la Tenaille, un à Draguignan. En voilà quatorze de compte fait. Chacun lieu allègue bonne approbation en son endroit, ce lui semble. Tant y a que chacun a aussi bon droit que les autres. Pourtant, il n'y a meilleur moyen que de les faire passer tous sous un fidelium [diverses choses regroupées sous une même catégorie] : c'est de réputer [reconnaître] que tout ce qu'on en a dit n'est que mensonge, puisque autrement on n'en peut venir à bout. » (À suivre).

samedi 24 mai 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/3




DES RELIQUES ET DES HOMMES


Objets de culte
ou
culte des objets ?


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)




« Commençons donc par Jésus-Christ duquel pource qu'on ne pouvait pas dire qu'on eût le corps naturel — car du corps miraculeux ils ont bien trouvé la façon de le forger, voire en tel nombre et toutes et quantes fois [toutes les fois] que bon leur semblerait —, on a amassé, au lieu, mille autres fatras pour suppléer ce défaut. Combien encore qu'on n'a pas laissé échapper le corps de Jésus-Christ sans en retenir quelque lopin.

Car, outre les dents et les cheveux, l'abbaye de Charroux, au diocèse de Poitiers, se vante d'avoir le prépuce, c'est-à-dire la peau qui lui fut coupée à la
circoncision [rite auquel fut soumis Jésus huit jours après sa naissance, comme tout juif, et au cours duquel il reçut son nom]. Je vous prie, dont [d'où] est-ce que leur est venue cette peau ? L'évangéliste saint Luc [2, 21] récite bien que notre Seigneur Jésus a été circoncis, mais que la peau ait été serrée [mise à l’abri] pour la réserver en relique, il n'en fait point de mention. Toutes les histoires anciennes n'en disent mot. Et par l'espace de cinq cents ans il n'en a jamais été parlé en l'Église chrétienne. Où est-ce donc qu'elle était cachée, pour la retrouver si soudainement ? Davantage, comment eût-elle volé jusqu'à Charroux ? Mais pour l'approuver, ils disent qu'il en est tombé quelques gouttes de sang. Cela est leur dire, qui aurait métier de probation. Par quoi on voit bien que ce n'est qu'une moquerie. Toutefois, encore que nous leur concédions que la peau qui fut coupée à Jésus-Christ ait été gardée et qu'elle puisse être ou là ou ailleurs, que dirons-nous du prépuce qui se montre à Rome, à Saint-Jean de Latran ? Il est certain que jamais il n'y en a eu qu'un. Il ne peut donc être à Rome et à Charroux tout ensemble. Ainsi voilà une fausseté toute manifeste.


Il y a puis après le sang, duquel il y a eu grands combats. Car plusieurs ont voulu dire qu'il ne se trouvait point du sang de Jésus-Christ, sinon miraculeux. Néanmoins il s'en montre de naturel en plus de cent lieux. En un lieu, quelques gouttes, comme à La Rochelle, en Poitou, que recueillit Nicodème [pharisien, membre du Sanhédrin. Il soutint Jésus au moment de son procès. Jean 7, 50-52] en son gant, comme ils disent. En d'autres lieux, des fioles pleines, comme à Mantoue, et ailleurs. En d'autres, à pleins gobelets, comme à Rome, à Saint-Eustache. Même on ne s'est pas contenté d'avoir du sang simple, mais il l'a fallu avoir mêlé avec l'eau, comme il saillit de son côté quand il fut percé en la croix. Cette marchandise se trouve en l'église Saint-Jean de Latran, à Rome. Je laisse le jugement à chacun quelle certitude en peut avoir. Et même, si ce n'est pas mensonge évident de dire que le sang de Jésus-Christ ait été trouvé sept ou huit cents ans après sa mort, pour en épandre par tout le monde, vu qu'en l'Église ancienne jamais n'en a été mention.


Il y a puis après ce qui a touché au corps de notre Seigneur, ou bien tout ce qu'ils ont pu ramasser pour faire reliques en sa mémoire au lieu de son corps. Premièrement la crèche en laquelle fut posé à sa nativité [Luc, 2, 7] se montre à Rome en l'église Notre-Dame la Majeure. Là même, en l'église Saint-Paul, le drapeau [linge] dont il fut enveloppé, — bien qu'il y en a quelque lambeau à Saint-Salvador en Espagne. Son berceau est aussi bien à Rome, avec la chemise [Jean, 19, 23-24] que lui fit la Vierge Marie sa mère. Item [de plus], en l’église Saint-Jacques à Rome, on montre l'autel sur lequel il fut posé au temple à sa présentation [Luc, 2, 22-23], comme s'il y eût lors plusieurs autels, ainsi qu'on en fait à la papauté tant qu'on en veut. Ainsi en cela ils mentent sans couleur. Voilà ce qu'ils ont eu pour le temps de son enfance. Il n'est jà [à présent] métier [nécessaire] de disputer beaucoup où c'est qu'ils ont trouvé tout ce bagage, si longtemps depuis la mort de Jésus-Christ. Car il n'y a nul de si petit jugement qui ne voie la folie. Par toute l'histoire évangélique, il n'y a pas un seul mot de toutes ces choses. Du temps des apôtres, jamais on n'en ouit [entendit] parler. Environ cinquante ans après la mort de Jésus-Christ, Jérusalem fut saccagée et détruite [par les occupants romains, en + 70]. Tant de docteurs anciens ont écrit depuis, faisant mention des choses qui étaient de leur temps, même de la croix et des clous qu'Hélène [voir billet n° 4] trouva. De tout ce menu fatras, ils n'en sonnent [disent] mot. Qui plus est, du temps de saint Grégoire [540-604. Pape, docteur de l’Église], il n'est point question qu'il y eût rien de tout cela à Rome, comme on voit par ses écrits. Après la mort duquel Rome a été plusieurs fois prise, pillée et quasi du tout ruinée. Quand tout cela sera considéré, que saurait-on dire autre chose, sinon que tout cela a été controuvé [inventé] pour abuser le simple peuple ? Et de fait, les cafards [faux dévots], tant prêtres que moines, confessent bien que ainsi est, en les appelant pias fraudes [pieuses fraudes] c'est-à-dire des tromperies honnêtes, pour voir le peuple à dévotion [voir billet n° 4 le paragraphe sur Gassendi].


Il y a puis après les reliques qui appartiennent au temps entre l'enfance de Jésus-Christ jusqu’à sa mort. Entre lesquelles est la colonne où il était appuyé en disputant au temple, avec onze semblables du temple de Salomon [Xe s. av. è.c. Troisième roi d’Israël, fils et successeur de David]. Je demande qui c'est qui leur a révélé que Jésus-Christ fût appuyé sur une colonne, car l'évangéliste n'en parle en racontant l'histoire de cette dispute [Luc, 2, 46]. Et n’est pas vraisemblable qu'on lui donnât lieu comme à un prêcheur, vu qu'il n'était pas en estime ni autorité, ainsi qu'il appert [apparaît]. Outre plus, je demande encore qu'il fût appuyé sur une colonne, comment est-ce qu'ils savent que ce fût celle-là ? Tiercement, dont [d’où] est-ce qu'ils ont eu ces douze colonnes qu'ils disent être du temple de Salomon ?
II y a puis après les cruches où était l’eau que Jésus-Christ changea en vin aux noces de Cana [Jean, 2, 1-11] de Galilée, lesquelles ils appellent hydries [vases grecs à trois anses. (Robert)]. Je voudrais bien savoir qui en a été le gardien par si longtemps pour les distribuer. Car il nous faut toujours noter cela, qu'elles ont été trouvées seulement huit cents ans ou mille après que le miracle a été fait. Je ne sais point tous les lieux où on les montre. Je sais bien qu'il y en a à Pisé, à Ravenne, à Cluny, à Angers, à Saint-Salvador, en Espagne. Mais, sans en faire plus long propos, il est facile, par la vue seule, de les convaincre de mensonge. Car les unes ne tiennent point plus de cinq quartes [mesure de capacité variable selon les provinces] de vin, tout au plus haut ; les autres encore moins, et les autres tiennent environ un muid [voir note précédente. ]. Qu'on accorde ces flûtes [contradictions], si on peut, et lors je leur laisserai leurs hydries sans leur en faire controverse. Mais ils n'ont pas été contents seulement du vaisseau [vase], s'ils n'en avaient quand et quand le breuvage. Car à Orléans, ils se disent avoir du vin, lequel ils nomment de l'architriclin [celui qui présidait à l'ordonnance d'un festin dans la Rome antique. (Robert)], qui est à dire maître d'hôtel ; il leur a semblé avis que c'était le nom propre de l'épousé, et entretiennent le peuple en cette bêtise. Une fois l'an, ils font lécher le bout d'une petite cuiller à ceux qui leur veulent apporter leur offrande, leur disant qu'ils leur donnent à boire du vin que notre Seigneur fit au banquet, et jamais la quantité ne s'en diminue moyennant qu'on remplisse bien le gobelet. Je ne sais de quelle grandeur sont ses souliers, qu'on dit être à Rome au lieu nommé Sancta Sanctorum, et s'il les a portés en son enfance étant déjà homme. Et quand tout est dit, autant vaut l'un que l'autre. Car ce que j'ai déjà dit montre suffisamment quelle impudence c'est de produire maintenant les souliers de Jésus-Christ,que les apôtres même n'ont point eu de leur temps.

Venons à ce qui appartient à la Cène [latin : cena = dîner. Matthieu, 26, 26-29] dernière que Jésus-Christ fit avec ses apôtres. La table en est à Rome, à Saint-Jean de Latran. Il y en a du pain à Saint-Salvador, en Espagne. Le couteau dont fut coupé l'agneau pascal est à Trêves. Notez que Jésus-Christ était en un lieu emprunté quand il fit sa Cène. En partant de là, il laissa la table ; nous ne lisons point que jamais elle ait été retirée par les apôtres. Jérusalem, quelque temps après, fut détruite, comme nous avons dit. Quelle apparence y a-t-il d'avoir trouvé cette table sept ou huit cents ans après ? Davantage, la forme des tables était lors toute autre qu'elle n'est maintenant ; car on était couché au repas, et non pas assis, ce qui est expressément dit en l'Évangile. Le mensonge donc est trop patent. Et que faut-il plus ? La coupe où il donna le sacrement de son sang à boire à ses apôtres se montre à Notre-Dame de l'Ile, près de Lyon, et, en Albigeois, en un certain nombre de couvents d'augustins [ordre mendiant, fondé au Ve s.]. Auquel croira-t-il ? Encore est-ce pis du plat où fut mis l'agneau pascal, car il est à Rome, à Gênes, et en Arles. Il faut dire que la coutume de ce temps-là était diverse de la nôtre. Car au lieu qu'on change maintenant de mets, pour un seul mets, on changerait de plat ; voire si on veut ajouter foi à ces saintes reliques. Voudrait-on une fausseté plus patente ?

Autant en est-il du linceul [toile de lin] duquel Jésus-Christ torcha [essuya] les pieds de ses apôtres, après les avoir lavés. Il y en a un à Rome, à Saint-Jean de Latran, un autre à Aix en Allemagne, à Saint-Corneille, avec le signe du pied de Judas. Il faut bien que l'un ou l'autre soit faux. Qu'en jugerons-nous donc ? Laissons les débattre l'un contre l'autre, jusques à ce que l'une des parties ait vérifié son cas. Cependant, estimons que ce n'est que tromperie de vouloir faire accroire que le drap que Jésus-Christ laissa au logis où il fit sa Cène ou six cents ans après la destruction de Jérusalem soit volé en Italie ou en Allemagne.

J'avais oublié le pain dont miraculeusement furent repus les cinq mille hommes au désert [Jean, 6, 1-15], duquel on en montre une pièce à Rome, en l’église Notre-Dame la Neuve, et quelque petit à Salvador, en Espagne. Il est dit en l'Écriture qu’il y eut quelque portion de manne réservée, pour souvenance que Dieu avait nourri miraculeusement le peuple d'Israël au désert [La Bible, Exode 16, 1-36]. Mais des reliefs qui demeurèrent des cinq pains, l'Évangile ne dit point qu'il en fut rien réservé à telle fin, et n’y a nulle histoire ancienne qui en parle, ni aucun docteur de l'Église. Il est donc facile de juger qu’on a pétri depuis ce qu'on en montre maintenant.

Autant en faut-il juger du
rameau qui est à Salvador, en Espagne. Car ils disent que c'est celui que tenait Jésus-Christ quand il entra en Jérusalem, le jour de Pâques fleuries [Jean, 12, 12-13]. Or, l'Évangile ne dit pas qu'il en tînt ; c'est donc une chose controuvée [inventée]. Finalement, il faut mettre en ce rang une autre relique qui se montre là-même : c'est de la terre où Jésus-Christ avait les pieds assis quand il ressuscita le Lazare. Je vous prie, qui est-ce qui avait si bien marqué la place qu'après la destruction de Jérusalem, que tout était changé au pays de Judée, on ait pu adresser au lieu où Jésus-Christ avait une fois marché ? » (À suivre).
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• Les citatins bibliques sont tirées de la TOB.
Luc 2, 21 : « […] quand vint le moment de circoncire l'enfanr, on l'appela du nom de Jésus, comme l'ange l'avait appeléavant sa conception. »