mercredi 28 mai 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/4




DES RELIQUES ET DES HOMMES

Objets de culte
ou
culte des objets ?


À LIRE EN PREMIER
En ce qui concerne l’authenticité de certaines reliques, Calvin ne fut pas seul à en douter. Près d’un siècle plus tard, un prêtre catholique fidèle à son Église, Pierre Gassendi (1598-1688), illustre savant en relation avec de nombreuses célébrités, dont Molière, fera aussi part de ses doutes, en termes infiniment plus diplomatiques, au sujet des reliques de Jean Chrysostome [354-407. Saint, docteur de l’Église, l’alter ego oriental d’Augustin quant à l’importance de l’œuvre]. Évoquant le saccage de l’église de Digne par les protestants en 1591, Gassendi écrit :

« […] un petit renfoncement [dans le mur], dans lequel était conservé dans un coffret ce que l’on croyait être les saintes reliques de ce saint. » (L’Église de Digne, Pierre Gassendi, éd. Société scientifique et littéraire des Alpes de Haute-Provence, Digne, 1992, p. 103).

Quelques lignes plus loin, Gassendi avance la vraie raison qui justifie à ses yeux le culte des reliques, au demeurant tellement abondantes en son église de Digne qu’elles justifieraient presque à elles seules la satire de Calvin :


« […] je ne cherche à justifier rien d’autre que la piété de nos ancêtres qui, si en cela comme en d’autres choses, ont pu se tromper, méritent d’être excusés.»


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)

« Il est temps de venir aux principales reliques de notre Seigneur. Ce sont celles qui appartiennent à sa mort et passion.

Et premièrement nous faut dire de sa
croix, en laquelle il fut pendu. Je sais qu'on tient pour certain qu'elle fut trouvée d'Hélène [v . 258-328. Convertie au christianisme v.313, elle fit entreprendre des fouilles à Jérusalem], mère de Constantin, empereur romain. Je sais aussi qu'ont écrit aucuns docteurs anciens touchant l'approbation, pour certifier que la croix qu'elle trouva était sans doute celle en laquelle Jésus-Christ avait été pendu. De tout cela, je m’en rapporte à ce qui en est. Tant y a que ce fut une folle curiosité à elle, ou une sotte dévotion et inconsidérée. Mais encore, prenons le cas que ce eût été une œuvre louable à elle de mettre peine à trouver la vraie croix, et que notre Seigneur déclara adonc [alors], par miracle, que c'était celle qu'elle trouva ; seulement considérons ce qui en est de notre temps. On tient que cette croix que trouva Hélène est encore à Jérusalem ; et de cela nul n'en doute, combien que l'Histoire ecclésiastique y contredit notamment. Car il est là récité que Hélène en prit une partie pour envoyer à l'empereur son fils, lequel la mit à Constantinople, sur une colonne de porphyre, au milieu du marché ; de l'autre partie, il est dit qu'elle l’enferma en un étui d'argent, et la bailla [confia] en garde à l'évêque de Jérusalem. Ainsi, ou nous arguerons l'histoire de mensonge, ou ce qu'on tient aujourd'hui de la vraie croix est une opinion vaine et frivole.

Or, avisons d'autre part combien il y en a de pièces par tout le monde.
Si je voulais réciter seulement ce que j'en pourrais dire, il y aurait un rôle pour remplir un livre entier. II n'y a si petite ville où il n'y en ait, non seulement en l'église cathédrale, mais en quelques paroisses. Pareillement, il n'y a si méchante abbaye où on n'en montre. Et en quelques lieux, il y en a de bien gros éclats, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, et à Poitiers et à Rome, où il y en a un crucifix assez grand qui en est fait, comme l'on dit. Bref, si on voulait ramasser tout ce qui s'en est trouvé, il y en aurait la charge d'un bon grand bateau.

L'Évangile testifie
[atteste] que la croix pouvait être portée d'un homme [Matthieu, 27, 32]. Quelle audace donc à-ce été de remplir la terre de pièces de bois en telle quantité que trois cents hommes ne le sauraient porter ? Et de fait, ils ont forgé cette excuse que, quelque chose qu'on en coupe, jamais elle n'en décroît. Mais c'est une bourde [erreur] si sotte et lourde que même les superstitieux la connaissent. Je laisse donc à penser quelle certitude on peut avoir de toutes les vraies croix qu'on adore ça et là. Je laisse à dire dont [d’où] c'est que sont venues certaines pièces, et par quel moyen. Comme les uns disent que ce qu'ils en ont leur a été porté par les anges ; les autres, qu'il leur est tombé du ciel. Ceux de Poitiers racontent que ce qu'ils en ont fut apporté par une demoiselle d'Hélène [voir billet n° 3], laquelle l’avait dérobé, et comme elle s'enfuyait, se trouva égarée près du Poitou. Ils ajoutent à la fable qu'elle était boîteuse. Voilà les beaux fondements qu'ils ont pour persuader le peuple à idolâtrer. Car ils n'ont pas été contents de séduire et abuser les simples, en montrant du bois commun au lieu du bois de la croix ; mais ils ont résolu qu'il le fallait adorer, qui est une doctrine diabolique. Et saint Ambroise [340-397. Évêque de Milan. Il joua un rôle important dans la conversion d’Augustin au christianisme] nommément la réprouve, comme superstition de païens.

Après la croix, s'ensuit le
titre que fit mettre Pilate [procurateur romain de la Judée de + 26 à 36], où il avait écrit : “ Jésus Nazarien, roi des Juifs ” [Jean, 19, 19]. Mais il faudrait savoir et le lieu et le temps, et comment c'est qu'on l'a trouvé. Quelqu’un me dira que Socrate, historien de l'Église [v 380-440. Avocat à Constantinople, son œuvre couvre la période 305-439. À ne pas confondre donc avec le philosophe grec.] en fait mémoire. Je le confesse. Mais il ne dit point qu'il est devenu. Ainsi, ce témoignage n'est de grande valeur. Davantage, ce fut une écriture faite à la hâte, et sur-le-champ, après que Jésus-Christ fut crucifié. Pourtant, de montrer un tableau curieusement fait, comme pour tenir en montre, il n'y a nul propos. Ainsi, quand il n'y en aurait qu'un seul, on le pourrait tenir pour une fausseté et fiction. Mais quand la ville de Toulouse se vante de l'avoir, et ceux de Rome y contredisent, le montrant en l'église de Sainte-Croix, ils démentent l'un l'autre. Qu'ils se combattent donc tant qu'ils voudront : en la fin toutes les deux parties seront convaincues de mensonge, quand on voudra examiner ce qui en est.

Encore y a-t-il plus grand combat des
clous [Jean, 20, 25]. Je réciterai ceux qui sont venus à ma notice. Sur cela, il n'y aura si petit enfant qui ne juge que le diable s'est par trop moqué du monde, en lui ôtant sens et raison, pour ne pouvoir rien discerner en cet endroit. Si les anciens écrivains disent vrai, et nommément Théodore [v. 393-458. Évêque de Cyr (Syrie actuelle)] historien de l'Église ancienne, Hélène en fit enclaver un au heaume de son fils ; des deux autres, elle les mit au mors de son cheval. Combien que saint Ambroise ne dit pas du tout ainsi ; car il dit que l'un fut mis à la couronne de Constantin ; de l'autre, le mors de son cheval en fut fait ; le troisième, que Hélène le garda. Nous voyons qu'il y a déjà plus de douze cents ans que cela était en différend qu'est-ce que les clous étaient devenus. Quelle certitude en peut donc avoir à présent ? Or, à Milan, ils se vantent d'avoir celui qui fut posé au mors du cheval de Constantin. À quoi la ville de Carpentras s'oppose, disant que c'est elle qui l'a. Or, saint Ambroise ne dit pas que le clou fut attaché au mors, mais que le mors en fut fait. Laquelle chose ne se peut nullement accorder avec ce que disent tant ceux de Milan que ceux de Carpentras. Après, il y en a un à Rome, à Sainte-Hélène ; un autre là même, en l'église Sainte-Croix ; un autre à Sienne ; un à Venise ; en Allemagne, deux ; un à Cologne, aux Trois-Maries ; l'autre à Trêves. En France, un à la Sainte-Chapelle de Paris, l'autre aux Carmes, un autre à Saint-Denis en France, un à Bourges, un à la Tenaille, un à Draguignan. En voilà quatorze de compte fait. Chacun lieu allègue bonne approbation en son endroit, ce lui semble. Tant y a que chacun a aussi bon droit que les autres. Pourtant, il n'y a meilleur moyen que de les faire passer tous sous un fidelium [diverses choses regroupées sous une même catégorie] : c'est de réputer [reconnaître] que tout ce qu'on en a dit n'est que mensonge, puisque autrement on n'en peut venir à bout. » (À suivre).

samedi 24 mai 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/3




DES RELIQUES ET DES HOMMES


Objets de culte
ou
culte des objets ?


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)




« Commençons donc par Jésus-Christ duquel pource qu'on ne pouvait pas dire qu'on eût le corps naturel — car du corps miraculeux ils ont bien trouvé la façon de le forger, voire en tel nombre et toutes et quantes fois [toutes les fois] que bon leur semblerait —, on a amassé, au lieu, mille autres fatras pour suppléer ce défaut. Combien encore qu'on n'a pas laissé échapper le corps de Jésus-Christ sans en retenir quelque lopin.

Car, outre les dents et les cheveux, l'abbaye de Charroux, au diocèse de Poitiers, se vante d'avoir le prépuce, c'est-à-dire la peau qui lui fut coupée à la
circoncision [rite auquel fut soumis Jésus huit jours après sa naissance, comme tout juif, et au cours duquel il reçut son nom]. Je vous prie, dont [d'où] est-ce que leur est venue cette peau ? L'évangéliste saint Luc [2, 21] récite bien que notre Seigneur Jésus a été circoncis, mais que la peau ait été serrée [mise à l’abri] pour la réserver en relique, il n'en fait point de mention. Toutes les histoires anciennes n'en disent mot. Et par l'espace de cinq cents ans il n'en a jamais été parlé en l'Église chrétienne. Où est-ce donc qu'elle était cachée, pour la retrouver si soudainement ? Davantage, comment eût-elle volé jusqu'à Charroux ? Mais pour l'approuver, ils disent qu'il en est tombé quelques gouttes de sang. Cela est leur dire, qui aurait métier de probation. Par quoi on voit bien que ce n'est qu'une moquerie. Toutefois, encore que nous leur concédions que la peau qui fut coupée à Jésus-Christ ait été gardée et qu'elle puisse être ou là ou ailleurs, que dirons-nous du prépuce qui se montre à Rome, à Saint-Jean de Latran ? Il est certain que jamais il n'y en a eu qu'un. Il ne peut donc être à Rome et à Charroux tout ensemble. Ainsi voilà une fausseté toute manifeste.


Il y a puis après le sang, duquel il y a eu grands combats. Car plusieurs ont voulu dire qu'il ne se trouvait point du sang de Jésus-Christ, sinon miraculeux. Néanmoins il s'en montre de naturel en plus de cent lieux. En un lieu, quelques gouttes, comme à La Rochelle, en Poitou, que recueillit Nicodème [pharisien, membre du Sanhédrin. Il soutint Jésus au moment de son procès. Jean 7, 50-52] en son gant, comme ils disent. En d'autres lieux, des fioles pleines, comme à Mantoue, et ailleurs. En d'autres, à pleins gobelets, comme à Rome, à Saint-Eustache. Même on ne s'est pas contenté d'avoir du sang simple, mais il l'a fallu avoir mêlé avec l'eau, comme il saillit de son côté quand il fut percé en la croix. Cette marchandise se trouve en l'église Saint-Jean de Latran, à Rome. Je laisse le jugement à chacun quelle certitude en peut avoir. Et même, si ce n'est pas mensonge évident de dire que le sang de Jésus-Christ ait été trouvé sept ou huit cents ans après sa mort, pour en épandre par tout le monde, vu qu'en l'Église ancienne jamais n'en a été mention.


Il y a puis après ce qui a touché au corps de notre Seigneur, ou bien tout ce qu'ils ont pu ramasser pour faire reliques en sa mémoire au lieu de son corps. Premièrement la crèche en laquelle fut posé à sa nativité [Luc, 2, 7] se montre à Rome en l'église Notre-Dame la Majeure. Là même, en l'église Saint-Paul, le drapeau [linge] dont il fut enveloppé, — bien qu'il y en a quelque lambeau à Saint-Salvador en Espagne. Son berceau est aussi bien à Rome, avec la chemise [Jean, 19, 23-24] que lui fit la Vierge Marie sa mère. Item [de plus], en l’église Saint-Jacques à Rome, on montre l'autel sur lequel il fut posé au temple à sa présentation [Luc, 2, 22-23], comme s'il y eût lors plusieurs autels, ainsi qu'on en fait à la papauté tant qu'on en veut. Ainsi en cela ils mentent sans couleur. Voilà ce qu'ils ont eu pour le temps de son enfance. Il n'est jà [à présent] métier [nécessaire] de disputer beaucoup où c'est qu'ils ont trouvé tout ce bagage, si longtemps depuis la mort de Jésus-Christ. Car il n'y a nul de si petit jugement qui ne voie la folie. Par toute l'histoire évangélique, il n'y a pas un seul mot de toutes ces choses. Du temps des apôtres, jamais on n'en ouit [entendit] parler. Environ cinquante ans après la mort de Jésus-Christ, Jérusalem fut saccagée et détruite [par les occupants romains, en + 70]. Tant de docteurs anciens ont écrit depuis, faisant mention des choses qui étaient de leur temps, même de la croix et des clous qu'Hélène [voir billet n° 4] trouva. De tout ce menu fatras, ils n'en sonnent [disent] mot. Qui plus est, du temps de saint Grégoire [540-604. Pape, docteur de l’Église], il n'est point question qu'il y eût rien de tout cela à Rome, comme on voit par ses écrits. Après la mort duquel Rome a été plusieurs fois prise, pillée et quasi du tout ruinée. Quand tout cela sera considéré, que saurait-on dire autre chose, sinon que tout cela a été controuvé [inventé] pour abuser le simple peuple ? Et de fait, les cafards [faux dévots], tant prêtres que moines, confessent bien que ainsi est, en les appelant pias fraudes [pieuses fraudes] c'est-à-dire des tromperies honnêtes, pour voir le peuple à dévotion [voir billet n° 4 le paragraphe sur Gassendi].


Il y a puis après les reliques qui appartiennent au temps entre l'enfance de Jésus-Christ jusqu’à sa mort. Entre lesquelles est la colonne où il était appuyé en disputant au temple, avec onze semblables du temple de Salomon [Xe s. av. è.c. Troisième roi d’Israël, fils et successeur de David]. Je demande qui c'est qui leur a révélé que Jésus-Christ fût appuyé sur une colonne, car l'évangéliste n'en parle en racontant l'histoire de cette dispute [Luc, 2, 46]. Et n’est pas vraisemblable qu'on lui donnât lieu comme à un prêcheur, vu qu'il n'était pas en estime ni autorité, ainsi qu'il appert [apparaît]. Outre plus, je demande encore qu'il fût appuyé sur une colonne, comment est-ce qu'ils savent que ce fût celle-là ? Tiercement, dont [d’où] est-ce qu'ils ont eu ces douze colonnes qu'ils disent être du temple de Salomon ?
II y a puis après les cruches où était l’eau que Jésus-Christ changea en vin aux noces de Cana [Jean, 2, 1-11] de Galilée, lesquelles ils appellent hydries [vases grecs à trois anses. (Robert)]. Je voudrais bien savoir qui en a été le gardien par si longtemps pour les distribuer. Car il nous faut toujours noter cela, qu'elles ont été trouvées seulement huit cents ans ou mille après que le miracle a été fait. Je ne sais point tous les lieux où on les montre. Je sais bien qu'il y en a à Pisé, à Ravenne, à Cluny, à Angers, à Saint-Salvador, en Espagne. Mais, sans en faire plus long propos, il est facile, par la vue seule, de les convaincre de mensonge. Car les unes ne tiennent point plus de cinq quartes [mesure de capacité variable selon les provinces] de vin, tout au plus haut ; les autres encore moins, et les autres tiennent environ un muid [voir note précédente. ]. Qu'on accorde ces flûtes [contradictions], si on peut, et lors je leur laisserai leurs hydries sans leur en faire controverse. Mais ils n'ont pas été contents seulement du vaisseau [vase], s'ils n'en avaient quand et quand le breuvage. Car à Orléans, ils se disent avoir du vin, lequel ils nomment de l'architriclin [celui qui présidait à l'ordonnance d'un festin dans la Rome antique. (Robert)], qui est à dire maître d'hôtel ; il leur a semblé avis que c'était le nom propre de l'épousé, et entretiennent le peuple en cette bêtise. Une fois l'an, ils font lécher le bout d'une petite cuiller à ceux qui leur veulent apporter leur offrande, leur disant qu'ils leur donnent à boire du vin que notre Seigneur fit au banquet, et jamais la quantité ne s'en diminue moyennant qu'on remplisse bien le gobelet. Je ne sais de quelle grandeur sont ses souliers, qu'on dit être à Rome au lieu nommé Sancta Sanctorum, et s'il les a portés en son enfance étant déjà homme. Et quand tout est dit, autant vaut l'un que l'autre. Car ce que j'ai déjà dit montre suffisamment quelle impudence c'est de produire maintenant les souliers de Jésus-Christ,que les apôtres même n'ont point eu de leur temps.

Venons à ce qui appartient à la Cène [latin : cena = dîner. Matthieu, 26, 26-29] dernière que Jésus-Christ fit avec ses apôtres. La table en est à Rome, à Saint-Jean de Latran. Il y en a du pain à Saint-Salvador, en Espagne. Le couteau dont fut coupé l'agneau pascal est à Trêves. Notez que Jésus-Christ était en un lieu emprunté quand il fit sa Cène. En partant de là, il laissa la table ; nous ne lisons point que jamais elle ait été retirée par les apôtres. Jérusalem, quelque temps après, fut détruite, comme nous avons dit. Quelle apparence y a-t-il d'avoir trouvé cette table sept ou huit cents ans après ? Davantage, la forme des tables était lors toute autre qu'elle n'est maintenant ; car on était couché au repas, et non pas assis, ce qui est expressément dit en l'Évangile. Le mensonge donc est trop patent. Et que faut-il plus ? La coupe où il donna le sacrement de son sang à boire à ses apôtres se montre à Notre-Dame de l'Ile, près de Lyon, et, en Albigeois, en un certain nombre de couvents d'augustins [ordre mendiant, fondé au Ve s.]. Auquel croira-t-il ? Encore est-ce pis du plat où fut mis l'agneau pascal, car il est à Rome, à Gênes, et en Arles. Il faut dire que la coutume de ce temps-là était diverse de la nôtre. Car au lieu qu'on change maintenant de mets, pour un seul mets, on changerait de plat ; voire si on veut ajouter foi à ces saintes reliques. Voudrait-on une fausseté plus patente ?

Autant en est-il du linceul [toile de lin] duquel Jésus-Christ torcha [essuya] les pieds de ses apôtres, après les avoir lavés. Il y en a un à Rome, à Saint-Jean de Latran, un autre à Aix en Allemagne, à Saint-Corneille, avec le signe du pied de Judas. Il faut bien que l'un ou l'autre soit faux. Qu'en jugerons-nous donc ? Laissons les débattre l'un contre l'autre, jusques à ce que l'une des parties ait vérifié son cas. Cependant, estimons que ce n'est que tromperie de vouloir faire accroire que le drap que Jésus-Christ laissa au logis où il fit sa Cène ou six cents ans après la destruction de Jérusalem soit volé en Italie ou en Allemagne.

J'avais oublié le pain dont miraculeusement furent repus les cinq mille hommes au désert [Jean, 6, 1-15], duquel on en montre une pièce à Rome, en l’église Notre-Dame la Neuve, et quelque petit à Salvador, en Espagne. Il est dit en l'Écriture qu’il y eut quelque portion de manne réservée, pour souvenance que Dieu avait nourri miraculeusement le peuple d'Israël au désert [La Bible, Exode 16, 1-36]. Mais des reliefs qui demeurèrent des cinq pains, l'Évangile ne dit point qu'il en fut rien réservé à telle fin, et n’y a nulle histoire ancienne qui en parle, ni aucun docteur de l'Église. Il est donc facile de juger qu’on a pétri depuis ce qu'on en montre maintenant.

Autant en faut-il juger du
rameau qui est à Salvador, en Espagne. Car ils disent que c'est celui que tenait Jésus-Christ quand il entra en Jérusalem, le jour de Pâques fleuries [Jean, 12, 12-13]. Or, l'Évangile ne dit pas qu'il en tînt ; c'est donc une chose controuvée [inventée]. Finalement, il faut mettre en ce rang une autre relique qui se montre là-même : c'est de la terre où Jésus-Christ avait les pieds assis quand il ressuscita le Lazare. Je vous prie, qui est-ce qui avait si bien marqué la place qu'après la destruction de Jérusalem, que tout était changé au pays de Judée, on ait pu adresser au lieu où Jésus-Christ avait une fois marché ? » (À suivre).
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• Les citatins bibliques sont tirées de la TOB.
Luc 2, 21 : « […] quand vint le moment de circoncire l'enfanr, on l'appela du nom de Jésus, comme l'ange l'avait appeléavant sa conception. »

lundi 19 mai 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/2




DES RELIQUES ET DES HOMMES

Objets de culte
ou
culte des objets ?

Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)


« Combien que je ne puis pas faire en ce livret ce que je voudrais bien, car il serait besoin d'avoir registres de toutes parts, pour savoir quelles reliques on dit qu'il y a en chacun lieu, afin d'en faire comparaison. Et lors on connaîtrait que chacun apôtre aurait plus de quatre corps, et chacun saint pour le moins deux ou trois ; autant en serait-il de tout le reste. Bref, quand on aurait amassé un tel monceau, il n'y aurait celui qui ne fût étonné, voyant la moquerie tant sotte et lourde, laquelle néanmoins a pu aveugler toute la terre. Je pensais que puisqu'il n'y a si petite église cathédrale qui n'ait comme une fourmilière d'ossements et autres tels menus fatras, que serait-ce si on assemblait toute la multitude de deux ou trois mille évêchés, de vingt ou trente mille abbayes, de plus de quarante mille couvents, de tant d'églises parochiales [paroissiales] et de chapelles ? Mais encore le principal serait de les visiter, et non pas nommer seulement ; car on ne les connaît point toutes à nommer.

En cette ville on avait, ce disait-on, le temps passé, un bras de saint Antoine
[v. 251-356. Égyptien, l’un des pères du monachisme] : quand il était enchâssé, on baisait et adorait ; quand on le mit en avant, on trouva que c'était le membre d'un cerf. Il y avait au grand autel de la cervelle de saint Pierre. Pendant qu'elle était enchâssée, on n'en faisait nul doute, car ce eût été un blasphème de ne s'en fier au billet. Mais quand on éplucha le nid et on y regarda de plus près, on trouva que c'était une pierre d'éponge.

Je pourrais réciter beaucoup de semblables exemples, mais ceux-ci suffiront pour donner à entendre combien on découvrirait d'ordure, si on faisait une bonne fois Visitation universelle de toutes les reliques d'Europe ; voire avec prudence, pour savoir discerner. Car plusieurs, en regardant un reliquaire, ferment les yeux par superstition ; afin, en voyant, de ne voir goutte, c'est-à-dire qu'ils n'osent pas jeter l'œil à bon escient pour considérer ce que c'est.

Ainsi que plusieurs qui se vantent d'avoir vu le corps de saint Claude tout entier, ou d'un autre saint, n'ont jamais eu cette hardiesse de lever la vue pour regarder que c'était. Mais celui qui aurait la liberté de voir le secret, et l’audace d'en user, en saurait bien à dire autrement.

Autant en est-il de la tête de la Madeleine
[Marie, dite de Magdala, Luc, 8, 2] qu'on montre près de Marseille, avec le morceau de pâte ou de cire attaché sur l'œil. 0n en fait un trésor, comme si c'était dieu descendu du ciel. Mais si on en faisait l'examen, on trouverait clairement la fourbe.

Ce serait donc une chose à désirer que d'avoir certitude de toutes les fariboles qu'on tient ça et là pour reliques, ou bien au moins d'en avoir registre et dénombrement, pour montrer combien il y en a de fausses. Mais puisqu'il n'est possible de ce faire, je souhaiterais seulement d'avoir l'inventaire de dix ou de douze villes, comme de Paris, Toulouse, Reims et Poitiers. Quand je n'aurais que cela, si verrait-on encore de merveilleuses garennes
[bois où les lapins vivent et se multiplient à l’état sauvage], ou pour le moins ce serait une boutique bien confuse. Et est un souhait que j'ai accoutumé de faire souvent, que de pouvoir recouvrer un tel répertoire. Toutefois, pour ce que cela me serait aussi par trop difficile, j'ai pensé à la fin qu'il valait mieux donner ce petit avertissement qui s'ensuit, afin de réveiller ceux qui dorment et les faire penser ce que peut être du total, quand en une bien petite portion il se trouve tant à redire. J'entends quand on aura trouvé tant de mensonge en ce que je nommerai de reliquaires, qui n'est pas à peu près la millième partie de ce qui s'en montre, que pourra-t-on estimer du reste ? Davantage, s'il appert [apparaît] que celles qu'on a tenues pour les plus certaines aient été frauduleusement controuvées [inventées], que pourra-t-on penser des plus douteuses ?

Et plût à Dieu que les princes chrétiens pensassent un petit à cela, car leur office serait de ne permettre point leurs pauvres sujets être ainsi séduits, non seulement par fausse doctrine, mais visiblement en leur faisant accroire que vessies de bélier sont lanternes, comme dit le proverbe.
Car ils auront à rendre compte à Dieu de leur dissimulation, s'ils se taisent en le voyant, et leur sera une faute bien chèrement vendue, que d'avoir permis qu'on se moquât de Dieu, où ils y pouvaient donner remède. Quoi qu'il en soit, j'espère que ce petit traité servira à tous, donnant occasion à un chacun de penser en son endroit à ce que le titre porte. C'est que si on avait un rôle de toutes les reliques du monde, on verrait clairement combien on aurait été aveuglé par ci-devant, et quelles, ténèbres et stupidité il y aurait eu par toute la terre. »(À suivre)