DES RELIQUES ET DES HOMMES
Objets de culte
ou
culte des objets ?
ou
culte des objets ?
À LIRE EN PREMIER
En ce qui concerne l’authenticité de certaines reliques, Calvin ne fut pas seul à en douter. Près d’un siècle plus tard, un prêtre catholique fidèle à son Église, Pierre Gassendi (1598-1688), illustre savant en relation avec de nombreuses célébrités, dont Molière, fera aussi part de ses doutes, en termes infiniment plus diplomatiques, au sujet des reliques de Jean Chrysostome [354-407. Saint, docteur de l’Église, l’alter ego oriental d’Augustin quant à l’importance de l’œuvre]. Évoquant le saccage de l’église de Digne par les protestants en 1591, Gassendi écrit :
« […] un petit renfoncement [dans le mur], dans lequel était conservé dans un coffret ce que l’on croyait être les saintes reliques de ce saint. » (L’Église de Digne, Pierre Gassendi, éd. Société scientifique et littéraire des Alpes de Haute-Provence, Digne, 1992, p. 103).
Quelques lignes plus loin, Gassendi avance la vraie raison qui justifie à ses yeux le culte des reliques, au demeurant tellement abondantes en son église de Digne qu’elles justifieraient presque à elles seules la satire de Calvin :
« […] je ne cherche à justifier rien d’autre que la piété de nos ancêtres qui, si en cela comme en d’autres choses, ont pu se tromper, méritent d’être excusés.»
Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)
« Il est temps de venir aux principales reliques de notre Seigneur. Ce sont celles qui appartiennent à sa mort et passion.Jean Calvin
(suite)
Et premièrement nous faut dire de sa croix, en laquelle il fut pendu. Je sais qu'on tient pour certain qu'elle fut trouvée d'Hélène [v . 258-328. Convertie au christianisme v.313, elle fit entreprendre des fouilles à Jérusalem], mère de Constantin, empereur romain. Je sais aussi qu'ont écrit aucuns docteurs anciens touchant l'approbation, pour certifier que la croix qu'elle trouva était sans doute celle en laquelle Jésus-Christ avait été pendu. De tout cela, je m’en rapporte à ce qui en est. Tant y a que ce fut une folle curiosité à elle, ou une sotte dévotion et inconsidérée. Mais encore, prenons le cas que ce eût été une œuvre louable à elle de mettre peine à trouver la vraie croix, et que notre Seigneur déclara adonc [alors], par miracle, que c'était celle qu'elle trouva ; seulement considérons ce qui en est de notre temps. On tient que cette croix que trouva Hélène est encore à Jérusalem ; et de cela nul n'en doute, combien que l'Histoire ecclésiastique y contredit notamment. Car il est là récité que Hélène en prit une partie pour envoyer à l'empereur son fils, lequel la mit à Constantinople, sur une colonne de porphyre, au milieu du marché ; de l'autre partie, il est dit qu'elle l’enferma en un étui d'argent, et la bailla [confia] en garde à l'évêque de Jérusalem. Ainsi, ou nous arguerons l'histoire de mensonge, ou ce qu'on tient aujourd'hui de la vraie croix est une opinion vaine et frivole.
Or, avisons d'autre part combien il y en a de pièces par tout le monde. Si je voulais réciter seulement ce que j'en pourrais dire, il y aurait un rôle pour remplir un livre entier. II n'y a si petite ville où il n'y en ait, non seulement en l'église cathédrale, mais en quelques paroisses. Pareillement, il n'y a si méchante abbaye où on n'en montre. Et en quelques lieux, il y en a de bien gros éclats, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, et à Poitiers et à Rome, où il y en a un crucifix assez grand qui en est fait, comme l'on dit. Bref, si on voulait ramasser tout ce qui s'en est trouvé, il y en aurait la charge d'un bon grand bateau.
L'Évangile testifie [atteste] que la croix pouvait être portée d'un homme [Matthieu, 27, 32]. Quelle audace donc à-ce été de remplir la terre de pièces de bois en telle quantité que trois cents hommes ne le sauraient porter ? Et de fait, ils ont forgé cette excuse que, quelque chose qu'on en coupe, jamais elle n'en décroît. Mais c'est une bourde [erreur] si sotte et lourde que même les superstitieux la connaissent. Je laisse donc à penser quelle certitude on peut avoir de toutes les vraies croix qu'on adore ça et là. Je laisse à dire dont [d’où] c'est que sont venues certaines pièces, et par quel moyen. Comme les uns disent que ce qu'ils en ont leur a été porté par les anges ; les autres, qu'il leur est tombé du ciel. Ceux de Poitiers racontent que ce qu'ils en ont fut apporté par une demoiselle d'Hélène [voir billet n° 3], laquelle l’avait dérobé, et comme elle s'enfuyait, se trouva égarée près du Poitou. Ils ajoutent à la fable qu'elle était boîteuse. Voilà les beaux fondements qu'ils ont pour persuader le peuple à idolâtrer. Car ils n'ont pas été contents de séduire et abuser les simples, en montrant du bois commun au lieu du bois de la croix ; mais ils ont résolu qu'il le fallait adorer, qui est une doctrine diabolique. Et saint Ambroise [340-397. Évêque de Milan. Il joua un rôle important dans la conversion d’Augustin au christianisme] nommément la réprouve, comme superstition de païens.
Après la croix, s'ensuit le titre que fit mettre Pilate [procurateur romain de la Judée de + 26 à 36], où il avait écrit : “ Jésus Nazarien, roi des Juifs ” [Jean, 19, 19]. Mais il faudrait savoir et le lieu et le temps, et comment c'est qu'on l'a trouvé. Quelqu’un me dira que Socrate, historien de l'Église [v 380-440. Avocat à Constantinople, son œuvre couvre la période 305-439. À ne pas confondre donc avec le philosophe grec.] en fait mémoire. Je le confesse. Mais il ne dit point qu'il est devenu. Ainsi, ce témoignage n'est de grande valeur. Davantage, ce fut une écriture faite à la hâte, et sur-le-champ, après que Jésus-Christ fut crucifié. Pourtant, de montrer un tableau curieusement fait, comme pour tenir en montre, il n'y a nul propos. Ainsi, quand il n'y en aurait qu'un seul, on le pourrait tenir pour une fausseté et fiction. Mais quand la ville de Toulouse se vante de l'avoir, et ceux de Rome y contredisent, le montrant en l'église de Sainte-Croix, ils démentent l'un l'autre. Qu'ils se combattent donc tant qu'ils voudront : en la fin toutes les deux parties seront convaincues de mensonge, quand on voudra examiner ce qui en est.
Encore y a-t-il plus grand combat des clous [Jean, 20, 25]. Je réciterai ceux qui sont venus à ma notice. Sur cela, il n'y aura si petit enfant qui ne juge que le diable s'est par trop moqué du monde, en lui ôtant sens et raison, pour ne pouvoir rien discerner en cet endroit. Si les anciens écrivains disent vrai, et nommément Théodore [v. 393-458. Évêque de Cyr (Syrie actuelle)] historien de l'Église ancienne, Hélène en fit enclaver un au heaume de son fils ; des deux autres, elle les mit au mors de son cheval. Combien que saint Ambroise ne dit pas du tout ainsi ; car il dit que l'un fut mis à la couronne de Constantin ; de l'autre, le mors de son cheval en fut fait ; le troisième, que Hélène le garda. Nous voyons qu'il y a déjà plus de douze cents ans que cela était en différend qu'est-ce que les clous étaient devenus. Quelle certitude en peut donc avoir à présent ? Or, à Milan, ils se vantent d'avoir celui qui fut posé au mors du cheval de Constantin. À quoi la ville de Carpentras s'oppose, disant que c'est elle qui l'a. Or, saint Ambroise ne dit pas que le clou fut attaché au mors, mais que le mors en fut fait. Laquelle chose ne se peut nullement accorder avec ce que disent tant ceux de Milan que ceux de Carpentras. Après, il y en a un à Rome, à Sainte-Hélène ; un autre là même, en l'église Sainte-Croix ; un autre à Sienne ; un à Venise ; en Allemagne, deux ; un à Cologne, aux Trois-Maries ; l'autre à Trêves. En France, un à la Sainte-Chapelle de Paris, l'autre aux Carmes, un autre à Saint-Denis en France, un à Bourges, un à la Tenaille, un à Draguignan. En voilà quatorze de compte fait. Chacun lieu allègue bonne approbation en son endroit, ce lui semble. Tant y a que chacun a aussi bon droit que les autres. Pourtant, il n'y a meilleur moyen que de les faire passer tous sous un fidelium [diverses choses regroupées sous une même catégorie] : c'est de réputer [reconnaître] que tout ce qu'on en a dit n'est que mensonge, puisque autrement on n'en peut venir à bout. » (À suivre).