DES RELIQUES ET DES HOMMES
Objets de culte
ou
culte des objets ?
Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)
Objets de culte
ou
culte des objets ?
Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)
En cette ville on avait, ce disait-on, le temps passé, un bras de saint Antoine [v. 251-356. Égyptien, l’un des pères du monachisme] : quand il était enchâssé, on baisait et adorait ; quand on le mit en avant, on trouva que c'était le membre d'un cerf. Il y avait au grand autel de la cervelle de saint Pierre. Pendant qu'elle était enchâssée, on n'en faisait nul doute, car ce eût été un blasphème de ne s'en fier au billet. Mais quand on éplucha le nid et on y regarda de plus près, on trouva que c'était une pierre d'éponge.
Je pourrais réciter beaucoup de semblables exemples, mais ceux-ci suffiront pour donner à entendre combien on découvrirait d'ordure, si on faisait une bonne fois Visitation universelle de toutes les reliques d'Europe ; voire avec prudence, pour savoir discerner. Car plusieurs, en regardant un reliquaire, ferment les yeux par superstition ; afin, en voyant, de ne voir goutte, c'est-à-dire qu'ils n'osent pas jeter l'œil à bon escient pour considérer ce que c'est.
Ainsi que plusieurs qui se vantent d'avoir vu le corps de saint Claude tout entier, ou d'un autre saint, n'ont jamais eu cette hardiesse de lever la vue pour regarder que c'était. Mais celui qui aurait la liberté de voir le secret, et l’audace d'en user, en saurait bien à dire autrement.
Autant en est-il de la tête de la Madeleine [Marie, dite de Magdala, Luc, 8, 2] qu'on montre près de Marseille, avec le morceau de pâte ou de cire attaché sur l'œil. 0n en fait un trésor, comme si c'était dieu descendu du ciel. Mais si on en faisait l'examen, on trouverait clairement la fourbe.
Ce serait donc une chose à désirer que d'avoir certitude de toutes les fariboles qu'on tient ça et là pour reliques, ou bien au moins d'en avoir registre et dénombrement, pour montrer combien il y en a de fausses. Mais puisqu'il n'est possible de ce faire, je souhaiterais seulement d'avoir l'inventaire de dix ou de douze villes, comme de Paris, Toulouse, Reims et Poitiers. Quand je n'aurais que cela, si verrait-on encore de merveilleuses garennes [bois où les lapins vivent et se multiplient à l’état sauvage], ou pour le moins ce serait une boutique bien confuse. Et est un souhait que j'ai accoutumé de faire souvent, que de pouvoir recouvrer un tel répertoire. Toutefois, pour ce que cela me serait aussi par trop difficile, j'ai pensé à la fin qu'il valait mieux donner ce petit avertissement qui s'ensuit, afin de réveiller ceux qui dorment et les faire penser ce que peut être du total, quand en une bien petite portion il se trouve tant à redire. J'entends quand on aura trouvé tant de mensonge en ce que je nommerai de reliquaires, qui n'est pas à peu près la millième partie de ce qui s'en montre, que pourra-t-on estimer du reste ? Davantage, s'il appert [apparaît] que celles qu'on a tenues pour les plus certaines aient été frauduleusement controuvées [inventées], que pourra-t-on penser des plus douteuses ?
Et plût à Dieu que les princes chrétiens pensassent un petit à cela, car leur office serait de ne permettre point leurs pauvres sujets être ainsi séduits, non seulement par fausse doctrine, mais visiblement en leur faisant accroire que vessies de bélier sont lanternes, comme dit le proverbe. Car ils auront à rendre compte à Dieu de leur dissimulation, s'ils se taisent en le voyant, et leur sera une faute bien chèrement vendue, que d'avoir permis qu'on se moquât de Dieu, où ils y pouvaient donner remède. Quoi qu'il en soit, j'espère que ce petit traité servira à tous, donnant occasion à un chacun de penser en son endroit à ce que le titre porte. C'est que si on avait un rôle de toutes les reliques du monde, on verrait clairement combien on aurait été aveuglé par ci-devant, et quelles, ténèbres et stupidité il y aurait eu par toute la terre. »(À suivre)