mercredi 25 juin 2008

QUESTIONNEMENT. Des reliques et des hommes/5


DES RELIQUES ET DES HOMMES
objets de culte
ou
culte des objets ?


À LIRE EN PREMIER
Voir : Des reliques et des hommes/1, 2, 3, 4.

DU CÔTÉ ORTHODOXE
Pour ne parler que de l’Église orthodoxe russe, celle-ci :
« […] a reçu de Bysance, en même temps que la foi chrétienne et la liturgie orientale, le culte des saints comme celui des icônes […] » (Les Orthodoxes russes, sous la direction de Antoine Nivière, éd. Brépols, 1993, pp. 146-147).

C’est surtout après l’édit de Milan (313), instaurant la tolérance à l’égard des chrétiens après deux siècles de persécutions intermittentes, que la vénération des reliques des martyrs/res a pris de l’importance dans la chrétienté à l’orient et à l’occident de l’Empire romain.

« En Orient on n'hésite pas à dépecer les corps des martyrs pour répandre le plus largement les bienfaits qui paraissent attachés à leur dépouille. De même lors de la construction de Constantinople, on fit transporter dans les nouvelles églises de nombreuses reliques. La multiplication des pèlerinages en Palestine, l'édification des grandes basiliques constantiniennes à l’emplacement des Lieux Saints devaient entraîner la vogue d'un nouveau type de reliques, en relation avec les souvenirs évangéliques. Il suffit de citer l'invention de la Croix, la colonne de la flagellation, la pierre sur laquelle avait été enseveli le corps de Jésus, le rocher de l'Ascension […].

[…] L'afflux des pèlerins conduisit à élaborer un nouveau type d'architecture : le tombeau ou le reliquaire était placé dans une crypte avec laquelle on pouvait communiquer par un puits; dans la construction qui surélevait le maître-autel, on ménageait un regard par lequel on faisait passer les objets qui devaient toucher les reliques. » (Dictionnaire des religions, sous la direction de Paul Poupard, Presses universitaires de France, Paris, 1984, p. 1436.


Dans la Russie d'aujourd'hui, la vénération des reliques tient une place spectaculaire, jusqu'au plus haut sommet de l'État, dans le renouveau de la foi et des pratiques orthodoxes :

« MOSCOU, 29 juin 2008 (AFP).
Le président russe Dmitri Medvedev a salué dimanche le rôle de l'Eglise orthodoxe russe et lui a fait don de saintes reliques, à l'occasion du début des festivités consacrées au 1020e anniversaire du baptême de la Russie dans l'orthodoxie.

“ L'Église contribue à la paix interreligieuse (...) ce qui permet de régler des problèmes sociaux et culturels, de surmonter l'extrémisme et d'autres problèmes dans la société ”, a estimé M. Medvedev dans un discours prononcé devant le clergé dans la grande cathédrale du Christ Sauveur à Moscou et publié sur le site du Kremlin.

M. Medvedev a ensuite transmis au patriarche de Moscou Alexis II des reliques de Saint Vladimir, grand-prince de Kiev qui a décidé en 988 le baptême de la Russie dans l'orthodoxie, ainsi qu'un fragment d'une chasuble de la Sainte Vierge, qui étaient gardés depuis l'époque soviétique au musée du Kremlin.

Au total, neuf reliques ont été transmises à l'Église orthodoxe par le président russe pendant cette cérémonie, a précisé le service de presse du Patriarcat de Moscou. »
SOURCE : la-croix.com


Traité des reliques
Jean Calvin
(suite)

« S'ensuit le fer de la lance [Jean 19, 34] qui ne pouvait être qu'un ; mais il faut dire que il est passé par les fourneaux de quelque alchimiste, car il s'est multiplié en quatre, sans ceux qui peuvent être ça et là, dont je n'ai point ouï parler. Il y en a un à Rome ; l'autre, à la Sainte-Chapelle de Paris ; le troisième, en l'abbaye de la Tenaille, en Saintonge ; le quatrième, à la Sauve, près de Bordeaux. Lequel est-ce qu'on choisira maintenant pour vrai ? Pourtant, le plus court, c'est de les laisser tous quatre pour tels qu'ils sont. Mais encore, quand il n'y en aurait qu'un seul, si voudrais-je bien savoir dont [d’où] il est venu, car les histoires anciennes, ni les autres écrits, n'en font nulle mention. Il faut donc qu'ils aient été forgés de nouveau.

Touchant de la couronne d'épines [Jean 19, 2], il faut dire que les pièces en ont été replantées pour reverdir ; autrement je ne sais comment elle pourrait être ainsi augmentée. Pour un item [d’abord], il y en la troisième portion en la Sainte-Chapelle de Paris ; à Rome, en l'église Sainte-Croix, il y en a trois épines ; en l'église Saint-Eustache, de Rome même, quelque quantité ; à Sienne, je ne sais quantes [combien] épines ; à Vicence, une ; à Bourges, cinq ; à Besançon, en l'église Saint-Jean, trois ; à Mont-Royal, trois ; à Saint-Salvador, en Espagne, je ne sais combien ; à Saint-Jacques, en Galice, deux ; à Albi, trois ; à Toulouse, à Maçon, à Charroux en Poitou, à Cléry, à Saint-Flour, à Saint-Maximin en Provence, en l'abbaye de la Salle, en l'église parochiale [paroissiale] de Saint-Martin à Noyon [Picardie, lieu de naissance de Calvin], en chacun de tous ces lieux, il y en a une. Quand on aurait fait diligente inquisition, on en pourrait nommer plus de quatre fois autant. Nécessairement on voit qu'il y a de la fausseté. Quelle fiance [confiance] donc peut-on avoir ni des unes, ni des autres ? Avec ce, il est à noter qu’en toute l'Église ancienne, jamais on ne sut à parler que cette couronne était devenue. Parquoi il est aisé de conclure que la première plante a commencé à jeter [produire] longtemps après la passion de notre Seigneur Jésus-Christ.

Il y a puis après la robe de pourpre, de laquelle Pilate vêtit notre Seigneur par dérision [Jean 19, 2], d'autant qu'il s'était appelé roi. Or c'était une robe précieuse qui n'était pas pour jeter à l'abandon, et n'est pas à présumer que Pilate ou ses gens la laissassent perdre, après s'être moqués une fois de notre Seigneur. Je voudrais bien savoir qui a été le marchand qui l’acheta de Pilate, pour la garder en reliquaire. Et pour mieux colorer [embellir] leur bourde [erreur], ils montrent quelques gouttes de sang dessus, comme si les méchants eussent voulu gâter une robe royale, en la mettant par risée sur les épaules de Jésus-Christ. Je ne sais pas s'il y en a quelqu'un aussi bien ailleurs. Mais de la robe qui était tissue [tissée] de haut en bas sans couture, sur laquelle fut jeté le sort [Jean, 19, 23-24], pource qu'elle semblait plus propre à émouvoir les simples [naïfs] à dévotion, il s'en est trouvé plusieurs ; car à Argenteuil, près de Paris, il y en a. une, et à Trêves une autre. Et si la bulle de Saint-Salvador, en Espagne, dit vrai, les chrétiens, par leur zèle inconsidéré, ont fait pis que ne firent gendarmes incrédules. Car iceux [ceux-ci] n'osèrent la déchirer en pièces, mais, pour l'épargner, mirent le sort dessus [Jean, 19, 24] et les chrétiens l'ont dépecée pour l’adorer. Mais encore, que répondront-ils au Turc qui se moque de leur folie, disant qu'elle est entre ses mains ? Combien qu'il n'est jà [alors] métier de les plaider contre le Turc, il suffit qu'entre eux ils vident leur débat. Cependant nous serons excusés de ne croire ni à l’un ni à l'autre, de peur de ne favoriser à l'une des parties plus que à l'autre, sans connaissance de cause ; car cela serait contre toute raison. Qui plus est, s'ils veulent qu'on ajoute foi à leur dire, il est requis, en premier lieu, qu'ils s’acordent avec les évangélistes. Or, est-il ainsi que cette robe, sur laquelle le sort fut jeté, était une saie [cape de grosse étoffe (Robert)], ou hoqueton, que les Grecs appellent choeton et les Latins tunica [Jean, 19, 23]. Qu'on regarde si la robe d’Argenteuil, ou celle de Trèves, ont telle forme, on trouvera que c'est comme une chasuble pliée. Ainsi, encore qu'ils crevassent les yeux aux gens, si connaîtrait-on leur fausseté en tâtant des mains.

Pour faire fin à cet article, je demanderais volontiers une petite question. Ce que les gendarmes ont divisé entre eux les vêtements de Jésus-Christ, comme l'Écriture témoigne [Jean 19, 23], il est certain que c'était pour s'en servir à leur profit. Qu'ils me sachent à dire qui a été le chrétien qui les ait rachetés des gendarmes, tant la saie [voir en supra] que les autres vêtements qui se montrent en d'autres lieux, comme à Rome en l'église Saint-Eustache, et ailleurs. Comment est-ce que les évangélistes ont oublié cela ? car c'est une chose absurde de dire que les gendarmes ont butiné [partagé] ensemble les vêtements, sans ajouter qu'on les a rachetés de leurs mains, pour en faire des reliques. Davantage, comment est-ce que tous ceux qui ont écrit anciennement ont été si ingrats de n'en sonner [dire] mot ? Je leur donne terme à me répondre sur ces questions, quand les hommes n'auront plus sens ni entendement pour juger. Le meilleur est que avec la robe ils ont aussi bien voulu avoir les dés, dont le sort fut jeté [tiré] par les gendarmes. L'un est à Trêves, et deux autres à Saint-Salvador, en Espagne. Or, en cela ils ont naïvement démontré leur ânerie ; car les évangélistes disent que les gendarmes ont jeté le sort, qui se tirait adonc [alors] d'un chapeau ou d'un bocal, comme quand on veut faire le roi de la fève, ou quand on joue à la blanque [loterie]. Bref, on sait que c'est jeter aux lots [tirer au sort]. Cela se fait communément en partages. Ces bêtes ont imaginé que le sort était jeu de dés, lequel n'était pas adonc [alors] en usage, au moins tel que nous l'avons de notre temps ; car au lieu de six et as, et autres points, ils avaient certaines marques, lesquelles ils nommaient par leurs noms, comme Vénus ou Chien. Qu'on aille maintenant baiser les reliques, au crédit de si lourds menteurs. » (À suivre).

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