DES RELIQUES ET DES HOMMES
Objets de culte
ou
culte des objets ?
À LIRE EN PREMIERou
culte des objets ?
Dans son texte, Calvin fait allusion à deux pièces de tissu distinctes : le suaire de Véronique, le linceul du Christ. Dans les deux cas il s’agit d’empreintes corporelles qu’aurait laissées Jésus sur un tissu : son visage sur le suaire, son corps entier sur le linceul, improprement appelé Saint-Suaire, comme le montre la définition d'un suaire proprement dit :
« Pièce d'étoffe (de la dimension d'un mouchoir) qui servait à éponger la sueur [latin sudare = suer] du visage; par extension, voile dont on recouvrait la tête et le visage des morts. » (Trésor de la Langue Française informatisé).
Dans le cas du tissu nommé par Calvin « suaire de la Véronique », il s’agit donc bien d’un suaire.
Le suaire de Véronique est partagé entre deux traditions différentes : l’une latine (catholique), l’autre grecque (orthodoxe).
Ceci étant, Véronique est sainte dans les deux traditions.
D’après la tradition latine, une femme aurait de son voile essuyé le visage de Jésus à la sixième station de sa montée au Golgotha. Le tissu aurait alors « miraculeusement » conservé l’empreinte du visage du supplicié à travers les siècles.
C’est ainsi que la femme au geste secourable aurait reçu le nom de Véronique, un surnom en somme, (latin : vera icona = la véritable image), tandis que le tissu devenait : le Voile de Véronique, alias la Sainte Face, alias le Saint-Suaire. Cette dernière appellation étant pertinente quand il s’agit du linge avec lequel Jésus aurait essuyé son visage comme nous l’avons souligné plus haut.
Considérée comme la première photographe (sic) de l'histoire à cause de l’empreinte du visage recueillie sur un support matériel, Véronique est Patronne des photographes et se fête le 4 février.
Selon la tradition grecque, Jésus aurait reproduit lui-même ses propres traits en essuyant son visage sur un tissu de lin (mandylion), qu’il aurait envoyé à Abgar V, roi arabe d’Édesse (Mésopotamie), à sa demande. Une commande en quelque sorte. D’où le nom : Image d’Édesse, alias Sainte-Face, alias Sauveur Acheiropoietos (qui n’est pas fait de la main de l’homme).
La liturgie orthodoxe fête le 16 août l’anniversaire de la translation de cette relique à Constantinople. Celle-ci aurait disparu lors de la quatrième croisade en 1204, peut-être au cours du pillage de la ville par les croisés latins.
En fait, ces deux traditions tardives attestées à partir du Ve s. pour la première, du VIe s. pour la seconde n’ont aucun fondement biblique ou historique.
Dans le cas du « suaire auquel le corps fut enveloppé », comme l’exprime Calvin, il s’agit du linceul, le sindon, car le tissu aurait donc enveloppé non seulement le visage mais la totalité du corps de Jésus comme l’atteste l'Évangile de : Marc, 15, 46 :
« Après avoir acheté un linceul, Joseph [d'Arimathée, un disciple fortuné] descendit Jésus de la croix et l'enroula dans le linceul. »
Description identique dans : Matthieu, 27, 59 ; Luc, 23, 50-56 ; Jean, 19, 38-42.
Dans l’islam comme dans le judaïsme, on envelope le défunt d’un linceul.
Sindon a donné sindologie, sindologue, car des recherches concernant de nombreux domaines, y compris la médecine nucléaire, sont consacrées à cette pièce de lin de 4,36 m de long sur 1,10 m, appelée communément le Suaire de Turin, parce que arrivée à Turin, en Italie, en 1578 et conservée en la cathédrale Saint-Jean-Baptiste.
Témoin de la véracité des récits évangéliques pour les uns, contrefaçon fabriquée de toutes pièces au Moyen Âge pour les autres, vraie ou fausse cette relique montre, en termes photographiques, l'image négative d'un homme présentant des traces correspondant à une crucifixion.
Ce que peuvent constater les centaines de milliers de fervents pèlerins lors de chaque ostension du linceul. La dernière ostension eut lieu en 2000, la prochaine, autorisée par Benoît XVI, aura lieu au printemps 2010.
Depuis une trentaine d’années, les controverses à propos du linceul de Turin, inaugurées dès le Moyen Âge, ont repris de plus belle tant chez des croyants que chez certains scientifiques, qui se sont emparés de « l’énigme ». Car énigme il y a. En effet, même si l’examen au carbone 14 effectué en 1988 avance que le tissu lui-même aurait été fabriqué au XIIIe s., personne n’a encore trouvé d’explication sur la façon dont s’est formée l’empreinte du corps de Jésus puisque les recherches ne concluent pas à une peinture.
Alors ? L’image du crucifié serait-elle due à un flash résultant d’une réaction nucléaire produite par la Résurrection, comme certains le suggèrent ? Une photographie en somme. La boucle serait ainsi
« merveilleusement » bouclée. N’est-ce pas une photographie du linceul prise en 1898 par un Turinois, Secondo Pio, qui révéla l’icône sacrée, difficilement perceptible à l’œil nu.
« J’ai deux craintes. La première, c’est que l’on parvienne à démontrer que le Suaire n’a pas enveloppé le Christ. Je serais déçu… La seconde, c’est que l’on réussisse à expliquer rationnellement son authenticité, et donc la Résurrection. Parce que alors nous ne serions plus des hommes, créés par Dieu avec la liberté de croire ou de ne pas croire ! » (Jacques de Courtivron, cité par Gérard Desmedt dans l'hebdomadaire La Vie, 30 avril 1998).
Poursuivant son « désenchantement du monde », ce que beaucoup reprochent au calvinisme, Calvin fait évidemment litière du suaire et du linceul, en tant que relique pour ce dernier.
Mais avant de redonner la parole au réformateur, restons encore un peu dans le domaine enchanté avec cet extrait d’une méditation de la religieuse mystique allemande, Catherine Emmerich (1774-1824), sur le geste de Véronique (Séraphia pour la religieuse).
« Elle [Séraphia/Véronique] s'avança voilée dans la rue : un linge était suspendu sur ses épaules : la petite fille, âgée d'environ neuf ans, se tenait près d'elle et cacha, à l'approche du cortège, le vase plein de vin. Ceux qui marchaient en avant voulurent la repousser, mais, exaltée par l'amour et la compassion, elle se fraya un passage avec l'enfant qui se tenait à sa robe, traversa la populace, les soldats et les archers, parvint à Jésus, tomba à genoux et lui présenta le linge qu'elle déploya devant lui en disant : “ Permettez-moi d'essuyer la face de mon Seigneur ”. Jésus prit le linge de la main gauche, l'appliqua contre son visage ensanglanté, puis le rapprochant de la main droite qui tenait le bout de la croix, il pressa ce linge entre ses deux mains et le rendit avec un remerciement. Séraphia le mit sous son manteau après l'avoir baisé et se releva. La jeune fille leva timidement le vase de vin vers Jésus, mais les soldats et les archers ne souffrirent pas qu'il s'y désaltérât. La hardiesse et la promptitude de cette action avaient excité un mouvement dans le peuple, ce qui avait arrêté le cortège pendant près de deux minutes et avait permis à Véronique de présenter le suaire. Les Pharisiens et les archers, irrités de cette pause, et surtout de cet hommage public rendu au Sauveur, se mirent à frapper et à maltraiter Jésus, pendant que Véronique rentrait en hâte dans sa maison. À peine était-elle rentrée dans sa chambre, qu'elle étendit le suaire sur la table placée devant elle et tomba sans connaissance : la petite fille s'agenouilla près d'elle en sanglotant. Un ami qui venait la voir, la trouva ainsi près du linge déployé où la face ensanglantée de Jésus s'était empreinte d'une façon merveilleuse, mais effrayante. Il fut très frappé de ce spectacle, la fit revenir à elle et lui montra le suaire devant lequel elle se mit à genoux en pleurant et en s'écriant : “ Maintenant, je veux tout quitter car le Seigneur m'a donné un souvenir ”. Ce suaire était de laine fine, trois fois plus long que large ; on le portait habituellement autour du cou : quelquefois on en avait un second qui pendait sur l'épaule. C'était l'usage d'aller avec un pareil suaire au-devant des gens affligés, fatigués ou malades, et de leur en essuyer je visage en signe de deuil et de compassion. Véronique garda toujours le suaire pendu au chevet de son lit. Après sa mort, il revint par les saintes femmes à la sainte Vierge, puis à l'Église par les apôtres. » (La Douloureuse Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. D'après les méditations D'Anne Catherine Emmerichn écrite par Clémens Brentano d’après les visions de Anne Catherine Emmerich. Traduction de l'abbé de Cazales).
Traité des reliques
(suite)
« Il est temps de traiter du suaire [Jean 20, 7. Voir note en supra], auquel ils ont encore mieux montré tant leur impudence que leur sottise. Car, outre le suaire de la Véronique [voir note en infra], qui se montre à Rome, à Saint-Pierre, et le couvre-chef que la Vierge Marie, comme ils disent, mit sur les parties honteuses de notre Seigneur, qui se montre à Saint-Jean de Latran, lequel aussi bien est derechef aux augustins [religieux observant la règle de saint Augustin] de Carcassonne ; item, le suaire qui fut mis sur sa tête au sépulcre, qui se montre là même ; il y a une demi-douzaine de villes, pour le moins, qui se vantent d'avoir le suaire de la sépulture tout entier : comme Nice, celui qui a été transporté là de Chambéry ; item Aix en Allemagne ; item le Trect ; item Besançon ; item Cadouin, en Limousin ; item une ville de Lorraine, assise au port d'Aussois ; sans les pièces qui en sont dispersées d'un côté et d'autre, comme à Saint-Salvador en Espagne, et aux Augustins d'Albi. Je laisse encore un suaire entier qui est à Rome, en un monastère de femmes, pource que le Pape a défendu de le montrer solennellement [peut-être Clément VII, en 1390, exigeant du célébrant qu’il déclare lors de toute ostension qu’il ne s’agit pas du vrai suaire]. Je vous prie, le monde n'a-t-il pas été bien enragé, de trotter cent ou six vingt lieues loin, avec gros frais et grand'peine, pour voir un drapeau [linge] duquel il ne pouvait nullement être assuré, mais plutôt était contraint d'en douter ? Car quiconque estime le suaire être en un certain lieu, il fait faussaires tous les autres qui se vantent de l'avoir ; comme, pour exemple, celui qui croit que le drapeau de Chambéry soit le vrai suaire, cettui-là [celui-là] condamne ceux de Besançon, d'Aix, de Cadouin du Trect et de Rome, comme menteurs, et font méchamment idolâtrer le peuple en le séduisant et lui faisant accroire qu'un drapeau profane est le linceul où fut enveloppé son Rédempteur.
Venons maintenant à l'Évangile, car ce serait peu de chose qu'ils se démentissent l'un l'autre ; mais le Saint-Esprit leur contredisant à tous, les rend tous ensemble confondus, autant les uns que les autres. Pour le premier, c'est merveille que les évangélistes ne font nulle mention de cette Véronique, laquelle torcha [essuya] la face de Jésus-Christ d'un couvre-chef ; vu qu'ils parlent de toutes les femmes, lesquelles l'accompagnèrent à la croix [Matthieu, 27,55]. C'était bien une chose notable et digne d'être mise en registre que la face de Jésus-Christ eût été miraculeusement imprimée en un linceul.
Au contraire, il semble avis que cela n'emporte [n’importe] pas beaucoup, de dire que certaines femmes aient accompagné Jésus-Christ à la croix, sans qu'il leur soit advenu aucun miracle. Comment est-ce donc que les évangélistes racontent de choses menues et de légère importance, se taisant des principales ? Certes, si un tel miracle avait été fait, comme on fait accroire, il nous faudrait accuser le Saint-Esprit d'oubliance ou d'indiscrétion, qu'il n'aurait su prudemment élire ce qui était le plus expédient de raconter. Cela est pour leur Véronique, afin qu'on connaisse combien c'est un mensonge évident, de ce qu'ils en veulent persuader.
Quant est du suaire auquel le corps fut enveloppé, je leur fais une semblable demande. Les évangélistes récitent diligemment les miracles qui furent faits à la mort de Jésus-Christ, et ne laissent rien de ce qui appartient à l'histoire. Comment est-ce que cela leur est échappé de ne sonner [dire] mot d'un miracle tant excellent ? C'est que l'effigie du corps de notre Seigneur Jésus était demeurée au linceul auquel il fut enseveli. Cela valait autant d'être dit comme plusieurs autres choses. Même saint Jean déclare comment saint Pierre, étant entré au sépulcre, vit les linges de la sépulture, l'un d'un côté, l'autre d'autre. Que il y eût aucune portraiture miraculeuse, il n'en parle point. Et n'est pas à présumer qu'il eût supprimé une telle œuvre de Dieu, s'il en eût été quelque chose. Il y a encore un autre doute à objecter : c'est que les évangélistes ne parlent point que nul des disciples, ni des femmes fidèles, aient transporté les linceuls, dont il est question, hors du sépulcre ; mais plutôt ils donnent à connaître qu'ils les ont là laissés, combien qu'ils ne l'expriment pas.
Or, le sépulcre était gardé des gendarmes, qui eurent depuis le linceul en leur puissance. Est-il à présumer qu'ils le baillassent à quelque fidèle pour en faire des reliques, vu que les Pharisiens [l’une des écoles philosophiques constituant au temps de Jésus l’essentiel des dirigeants religieux laïques du peuple juif] les avaient corrompus pour se parjurer, disant que les disciples avaient dérobé le corps ? [Matthieu 28, 13] Je laisse à les rédarguer [accuser] de fausseté par la vue même des portraitures qu'ils en montrent, car il est facile à voir que ce sont peintures faites de main d'homme. Et ne me peux assez ébahir, premièrement comment ils ont été si lourdauds de ne point avoir meilleure astuce pour tromper ; et encore plus comment le monde a été si niais de se laisser ainsi éblouir les yeux, pour ne voir point une chose tant évidente. Qui plus est, ils ont bien montré qu'ils avaient les peintres à commandement.
Car quand un suaire a été brûlé, il s'en est toujours trouvé un nouveau de lendemain. On disait bien que c'était celui-là même qui avait été auparavant, lequel s'était par miracle sauvé du feu ; mais la peinture était si fraîche que le mentir n'y valait rien, s'il y eût eu des yeux pour regarder. Il y a, pour faire fin, une raison péremptoire, par laquelle ils sont du tout convaincus de leur impudence. Partout où ils se disent avoir le saint suaire, ils montrent un grand linceul qui couvrait tout le corps avec la tête, et voit-on là l'effigie d'un corps tout d'un tenant.
Or, l'évangéliste saint Jean dit que Jésus-Christ fut enseveli à la façon des Juifs. Or quelle était cette façon, non seulement on le peut entendre par la coutume que les Juifs [Jean, 19, 40] observent encore aujourd'hui, mais aussi par leurs livres qui montrent l'usage ancien : c'est d'envelopper à part le corps jusques aux épaules, puis envelopper la tête dedans un couvre-chef, le liant à quatre coins. Ce que aussi l'évangéliste exprime, quand il dit que saint Pierre vit les linges d'un côté, où le corps avait été enveloppé, et d'un autre côté le suaire, qui avait été posé sur la tête. Car telle est la signification de ce mot de suaire, de le prendre pour un mouchoir ou couvre-chef, et non pas pour un grand linceul qui serve à envelopper le corps.
Pour conclure brièvement, il faut que l’évangéliste saint Jean soit menteur, ou bien que tous ceux qui se vantent d'avoir le saint suaire soient convaincus de faussetés et qu'on voie apertement [clairement] qu'ils ont séduit le pauvre peuple par une impudence trop extrême.
Ce ne serait jamais fait, si je voulais poursuivre par le menu toutes les moqueries dont ils usent. On montre à Rome, à Saint-Jean de Latran, le rameau qui fut mis en la main de Jésus-Christ, au lieu d'un sceptre, quand on le battait, par moquerie, en la maison de Pilate [Matthieu, 27, 29-30].
Là même, en l'église Sainte-Croix, on montre l'éponge avec laquelle on lui mit en la bouche le fiel et la myrrhe [Matthieu, 27, 34]. Je vous prie, où est-ce qu'on les a recouvrés [découverts] ? C'étaient les infidèles qui les avaient entre leurs mains. Les ont-ils délivrés aux apôtres, pour en faire des reliques ? Les ont-ils eux-mêmes enserrés [enfermés], pour les conserver au temps à venir ? Quel sacrilège est-ce d'abuser ainsi du nom de Jésus-Christ pour couvrir des fables tant froidement forgées ?
Autant en est-il des deniers que Judas reçut pour avoir trahi notre Seigneur. Il est dit en l'Évangile qu'il les rendit à la synagogue des Pharisiens et qu'on en acheta un champ pour ensevelir les étrangers. Qui est-ce qui a retiré ces deniers-là de la main du marchand ? Si on dit que ce ont été les disciples, cela est par trop ridicule, il faut chercher une meilleure couleur [raison]. Si on dit que cela s'est fait longtemps après, encore y a-t-il moins d'apparence, vu que l'argent pouvait être passé par beaucoup de mains. Il faudrait donc montrer, ou que le marchand qui vendit sa possession aux Pharisiens pour faire un cimetière l'eût fait pour acheter les deniers, afin d'en faire des reliques, ou bien qu'il les a revendus aux fidèles. Or, de cela, il n'en fut jamais nouvelle en l'Église ancienne.
C'est une semblable fourbe [tromperie] des degrés du prétoire de Pilate [Jean, 19, 9] qui sont à Saint-Jean de Latran, à Rome, avec des trous, où ils disent que des gouttes de sang tombèrent du corps de notre Seigneur.
Item, là même, en l'église Sainte-Praxède, la colonne à laquelle il fut attaché quand on le fouetta ; et en l'église Sainte-Croix, trois autres, à Pentour desquelles il fut promené, allant à la mort. De toutes ces colonnes. Je ne sais où ils les ont songées. Tant y a qu'ils les ont imaginées à leur propre fantaisie. Car en toute l'histoire de l'Évangile nous n'en lisons rien. Il est bien dit que Jésus-Christ fut flagellé [Matthieu, 27, 26] ; mais qu'il fut attaché à un pilier, cela est de leur glose. On voit donc qu'ils n'ont tâché à autre chose, sinon d'amasser comme une mer de mensonges. En quoi ils se sont donné une telle licence, qu'ils n'ont point eu honte de feindre une relique de la queue de l'âne sur lequel notre Seigneur fut porté. Car ils la montrent à Gênes. Mais il ne nous faut pas étonner autant de leur impudence que de la sottise et stupidité du monde qui a reçu avec dévotion une telle moquerie.
Quelqu'un pourrait ici objecter qu'il n'est pas vraisemblable qu'on montre tous les reliquaires que nous avons déjà nommés si authentiquement que on ne puisse quand et quand alléguer dont [d’où] ils viennent, et de quelle main on les a eus. À cela je pourrais répondre en un mot, qu'en mensonges tant évidents, il n'est pas possible de prétendre aucune vérisimilitude [vraisemblance]. Car quelque chose qu'ils s'arment du nom de Constantin [Voir : Des reliques et des hommes/1], ou du roi Loys [Louis IX ou saint Louis (1214-1270)] , ou de quelque pape, tout cela ne fait rien pour approuver que Jésus-Christ ait été sacrifié avec quatorze clous, ou qu'on eût employé une haie toute entière à lui faire sa couronne d'épines ; ou qu'un fer de lance en ait enfanté depuis trois autres ; ou que son saye [vêtement] se soit multiplié en trois, et ait changé de façon pour devenir une chasuble ;ou que d'un suaire seul il en soit sorti une couvée, comme des poussins d'une poule ; et que Jésus-Christ ait été enseveli tout autrement que l'Évangile ne porte.
Si je montrais une masse de plomb et que je disse : “ ce billon d'or m'a été donné par un tel prince ”, on m'estimerait un fol insensé, et pour mon dire le plomb ne changerait pas sa couleur ni sa nature pour être transmué en or. Ainsi, quand on nous dit : “ Voilà que Godefroy de Bouillon [1061-1100. Croisé de la première Croisade. Avoué du Saint Sépulcre, il organisa le royaume de Jérusalem] a envoyé par-deçà, après avoir conquis le pays de Judée ” [sous domination musulmane], et que la raison nous montre que ce n'est que mensonge, nous faut-il laisser abuser de paroles, pour ne point regarder ce que nous voyons à l'œil ?
Mais encore, afin qu'on sache combien il est sûr de se fier à tout ce qu'ils disent pour l'approbation de leurs reliques, il est à noter que les principales reliques, et les plus authentiques qui soient à Rome, y ont été apportées comme ils disent, par Tite et Vespasien [empereurs romains. Tite : Titus en latin (v. 40-81). Il acheva la guerre contre les Juifs commencée par Vespasien (9-79), son père, et fit détruire le second Temple de Jérusalem en 70. Parmi les captifs qu’il emmena à Rome se trouvait la sœur du dernier roi de Judée, Bérénice, dont il s’éprit. Cette histoire inspirera Jean Racine dans une pièce de théâtre qui portera le nom de l’héroïne].
Or, c'est une bourde [erreur] aussi chaude, comme si on disait que le Turc fût allé à Jérusalem pour quérir la vraie croix, afin de la mettre à Constantinople. Vespasien, devant qu'il fût empereur, conquêta et détruisit une partie de Judée : depuis, lui étant venu à l'empire, son fils Tite [voir en supra], lequel il avait laissé pour son lieutenant, prit la ville de Jérusalem. Or, c'étaient païens, auxquels il chalait [importait] autant de Jésus-Christ que de celui qui n'eût jamais été. Ainsi on peut juger s'ils n'ont pas osé mentir aussi franchement, en alléguant [invoquant] Godefroy de Bouillon ou saint Loys, comme ils ont allégué Vespasien.
Davantage, qu'on pense quel jugement a eu tant le roi que on appelle saint Loys, que ses semblables. Il y avait bien une dévotion et zèle tel que d'augmenter la chrétienté ; mais si on leur eût montré des crottes de chèvres et qu'on leur eût dit “ voilà des patenôtres de notre Dame ”, ils les eussent apportées en leurs navires par-deçà, pour les colloquer [disposer] honorablement en quelque lieu. Et de fait, ils ont consumé leur corps et leur bien, et une bonne partie de la substance de leur pays, pour rapporter un tas de menues folies dont on les avait embabouinés [bernés], pensant que ce fussent les joyaux les plus précieux du monde. Pour donner encore plus amplement à connaître ce qui en est, il est à noter qu'en toute la Grèce, l'Asie Mineure et la Mauritanie, que nous appelons aujourd'hui en vulgaire le pays des Indes, on montre avec grande assurance toutes ces antiquailles, que les pauvres idolâtres pensent avoir alentour de nous. Qu'est-il de juger entre les uns et les autres ? Nous dirons qu'on a apporté des reliques de ces pays-là. Les chrétiens qui y habitent encore affirment qu'ils les ont, et se moquent de notre folle vanterie. Comment pourrait-on décider de procès, sans une inquisition, laquelle ne se peut faire et ne se fera jamais ? Par quoi le remède unique est de laisser la chose comme elle est ; sans se soucier ni d'une part ni d'autre.
Les dernières reliques qui appartiennent à Jésus-Christ, sont celles qu'on a eues depuis sa résurrection, comme un morceau de poisson rôti, que lui présenta saint Pierre, quand il s'apparut à lui sur le bord de la mer [Luc, 24, 42]. Il faut dire qu'il ait été bien épicé, ou qu'on y ait fait un merveilleux saupiquet [ragoût], qu'il s'est pu garder si longtemps. Mais, sans risée, est-il à présumer que les apôtres aient fait une relique du poisson qu'ils avaient apprêté pour leur dîner ? Quiconque ne verra que cela est une moquerie aperte [manifeste] de Dieu, je le laisse comme une bête qui n'est pas digne qu'on lui remontre [démontre] plus avant.
Il y a aussi le sang miraculeux qui est sailli de plusieurs hosties [pain sans levain, sous forme d’un petit disque, consacré par le prêtre au cours de la messe comme corps du Christ sacrifié] ; comme à Paris, en Saint-Jean de Grève, à Saint-Jean d'Angély, à Dijon, et ailleurs en tout plein de lieux. Et afin de faire le monceau plus gros, ils ont ajouté le saint canivet [couteau], dont l'hostie de Paris fut piquée par un Juif, lequel les pauvres fols Parisiens ont en une plus grande révérence que l’hostie même ; dont notre maître de Quercu [prêtre et universitaire contemporain de Calvin] ne se contentait point, et leur reprochait qu'ils étaient pires que Juifs, d'autant qu'ils adoraient le couteau qui avait été instrument pour violer le précieux corps de Jésus-Christ. Ce que j'allègue, pource qu'on en peut autant dire de la lance, des clous et des épines, c'est que tous ceux qui les adorent, selon la sentence de notre maître de Quercu, sont plus méchants que les Juifs qui ont crucifié notre Seigneur.
Semblablement, on montre la forme de ses pieds où il a marché quand il s'est apparu à quelques-uns depuis son ascension, comme il y en a un à Rome, en l'église Saint-Laurent, au lieu où il rencontra saint Pierre, quand il lui prédit qu'il devait souffrir à Rome ; un autre, à Poitiers, à Sainte-Radegonde ; un autre, à Soissons ; un autre, à Arles. Je ne dispute point si Jésus-Christ a pu imprimer sur une pierre la forme de son pied ; mais je dispute seulement du fait, et dis, puisqu'il n'y a nulle probation légitime, qu'il faut tenir tout cela pour fable. Mais la relique la plus fériale [ridicule] de cette espèce est la forme de ses fesses, qui est à Reims, en Champagne, sur une pierre, derrière le grand autel ; et disent que cela fut fait du temps que notre Seigneur était devenu maçon pour bâtir le portail de leur église. Ce blasphème est si exécrable que j'ai honte d'en plus parler.
Passons donc outre, et voyons ce qui se dit de ses images ; non point de celles qui se font communément par peintres, ou tailleurs, ou menuisiers, car le nombre en est infini, mais de celles qui ont quelque dignité spéciale pour être tenues en quelque singularité comme reliques. Or, il y en a de deux sortes : les unes ont été faites miraculeusement, comme celle qui se montre à Rome, en l'église Sainte-Marie, qu'on appelle in Porticu ; item, une autre à Saint-Jean de Latran ; item, une autre, en laquelle est portraite son effigie à l'âge de douze ans ; item, celles de Lucques, qu'on dit avoir été faite par les anges [messagers spirituels, présents dans les 3 monothéismes], et laquelle on appelle Vulfus sanctus. Ce sont fables si frivoles qu'il me semble avis que ce serait peine perdue, et même que je serais ridicule et inepte, si je m'amusais à les réfuter. Par quoi il suffit de les avoir notées en passant ; car on sait bien que ce n'est pas le métier des anges d'être peintres, et que notre Seigneur Jésus veut être connu autrement de nous et se réduire en notre souvenance, que par images charnelles. Eusèbe [v. 265-340. Évêque de Césarée (Palestine). Historien, théologien] récite bien en L'Histoire ecclésiastique qu'il envoya au roi Abagarus [voir À lire en premier] son visage portrait au vif, mais cela doit être aussi certain qu'un des comments [fables] des Chroniques de Mélusine [roman populaire du XIVe s.]. Toutefois, encore que ainsi fût, comment est-ce qu'ils l'ont eu du roi Abagarus ? car ils se vantent à Rome de l’avoir. Or Eusèbe ne dit pas qu'elle fut demeurée en être jusque à son temps, mais il en parle par ouï dire, comme d'une chose lointaine. Il est bien à présumer que, six ou sept cents ans après, elle soit ressuscitée et soit venue depuis Perse jusqu'à Rome. Ils ont aussi bien forgé les images de la croix, comme du corps, car ils se vantent à Brescia d'avoir la croix qui apparut à Constantin [en 312, à la bataille du pont de Milvius] , de quoi je n'ai que faire d'en débattre à l’encontre d'eux ; mais je les renvoie à ceux de Courtonne, qui maintiennent fort et ferme qu'elle est par devers eux. Qu'ils en plaident donc ensemble. Lors, que la partie qui aura gagné son procès vienne, et on lui répondra. Combien que la réponse soit facile, pour les convaincre de leur folie, car ce qu'aucuns écrivains ont dit, qu'il apparut une croix à Constantin, n'est pas à entendre d'une croix matérielle, mais d'une figure qui lui était montrée au ciel en vision. Encore donc que cela fût vrai, on voit bien qu'ils ont trop lourdement erré par faute d'intelligence, et ainsi ont bâti leurs abus sans fondement.
Quant est de la seconde espèce des images, qu'on tient en reliques pour quelques miracles qu'elles ont faits, en ce nombre sont compris les crucifix auxquels la barbe croît, comme celui de Burgos, en Espagne ; item, celui de Saint-Salvador et celui d'Aurenge. Si je m'arrête à remontrer quelle folie, ou plutôt quelle bêtise c'est de croire cela, on se moquera de moi ; car la chose de soi-même est tant absurde qu'il n'est jà [alors] métier que je mette peine à la réfuter. Toutefois, le pauvre monde est si stupide que la plupart tient cela aussi certain que l'Évangile : je mets semblablement en ce rang les crucifix qui ont parlé, dont la multitude est grande. Mais contentons-nous d'un pour exemple, à savoir celui de Saint-Denis, en France : il parla (ce disent-ils) pour rendre témoignage que l'église était dédiée [à Dieu et placée sous l’autorité d’un saint patron dont elle portera le nom]. Je laisse à penser si la chose le valait bien ; mais encore, je leur demande comment est-ce que le crucifix pouvait être adonc [alors] en l'église, vu que, quand on les veut dédier, on en retire toutes les images ? Comment est-ce donc qu'il s'était dérobé pour n'être point transporté avec les autres ? Il faut dire que ils ont pensé tromper le monde fort à leur aise, vu qu'ils se sont souciés de se contredire apertement [ouvertement] ; mais qu'il leur a suffi de mentir à gueule déployée, ne se donnant point garde des répliques qu'on leur pouvait faire. Il y a finalement des larmes : une, à Vendôme ; une, à Trêves ; une, à Saint-Maximin ; une, à Saint-Pierre le Puellier d'Orléans, sans celles que je ne sais point. Les unes, comme ils disent, sont naturelles, comme celle de Saint-Maximin, laquelle, selon leurs chroniques, tomba à notre Seigneur, en lavant les pieds de ses apôtres [Jean, 13, 5] ; les autres sont miraculeuses. Comme s'il était à croire que les crucifix de bois fussent si dépits que de pleurer.
Mais il faut leur pardonner cette faute, car ils ont eu honte que leurs marmousets [objets grotesques] n'en fissent autant que ceux des païens : Or, les païens ont feint que leurs idoles pleuraient quelquefois : ainsi nous pouvons bien mettre l'un avec l'autre. »